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La dette de Dieu

11 avril 2018

Critique SCÈNE
| Élie Castiel |

★★★ ½

LE BON DIEU EN CONFESSION

Crédit photo : © Gopesa Paquette

Des mots qui atteignent. Des paroles sensées et d’autres prises sur le vif à partir de moments d’archives, autant de réflexions pour aborder le thème de l’économie dans nos vies, mais en même temps de son implication dans notre intimité, personnelle, familiale.

Pour le théâtre, un prétexte de mise en scène casse-tête puisqu’il s’agit bien d’un puzzle. Et lorsque la proposition a quelque chose à voir avec son propre quotidien, l’approche ne peut s’avérer que plus compliquée.

D’où la mainmise de Jean-François Boisvenue, « idéateur » de cette étrange Dette de Dieu, comme si le sacro-saint Éternel avec des comptes à rendre à qui que ce soit ou à ce qu’il a lui-même créé, le Diable.

D’où cette approche ambiguë avec la religion et son incidence dans l’économie. Et d’où aussi l’importance au théâtre, comme souvent aussi au cinéma et à d’autres disciplines de la représentation, de la métaphore, de l’allégorie capable de donner un sens à nos idées, nos questionnements, notre rapport au monde et à la vie.

Le récit est celui d’un cours d’économie. Oui, en effet. D’un cours d’économie pour non-initiés. Tout y passe, Trump, le Québec, Le Canada, le monde. Il y a des choses que nous savons déjà, d’autres dont nous apprenons des détails qui nous avaient échappés malgré tout, comme la question de savoir ce que les dirigeants font avec la dette publique.

Belle leçon de morale, mais dans le même temps, la possibilité pour Jean-François Boisvenue, habile manipulateur, dans le sens le plus positivement constructif du terme qui, en quelques tours de magie faits de gestuelles, de mouvements du corps, de la porté des paroles et de l’occupation, oui, il s’agit bien de colonisation (et tant mieux !) de l’espace scénique propose quelque chose d’inusité d’une durée d’un peu plus d’une heure au cours de laquelle il s’adresse d’abord à lui-même tout en faisant face au public. Le masque tombe tout d’un coup et il n’hésite pas à poser quelques questions aux membres de l’auditoire. Celui-ci répond avec une discipline exemplaire.

… D’où la mainmise de Jean-François Boisvenue,
« idéateur » de cette étrange Dette de Dieu, comme
si le sacro-saint Éternel avait des comptes à rendre
à qui que ce soit ou à ce qu’il a lui-même créé, le Diable.

Et semble aimer cette complicité tacite, ce soudain mouvement de solidarité. Nous restons jusqu’à la fin, atteints par une mise en scène viscérale, corporelle, fidèle à cette Chapelle, foyer de toutes les audaces et les possibles de la scène montréalaise.

Et puis, au cours de la discussion qui suit après ce spectacle hors du commun, il n’est question que du thème de construction à une mise en scène : l’économie dans nos vies. Aucune question sur la mise en perspective jusqu’à ce que j’intervienne. Sommairement : « et la mise en scène dans tout cela ? »

On s’aperçoit alors que le monde qui divise le critique, car il n’en reste pas beaucoup dans le milieu, voire même si le métier existe encore… et le spectateur, est un lieu de divisions, de querelles internes, sourdes, de rapports différents au monde et à l’art et que ce même art, entre certaines mains, souvent considérables, ne devient que pur divertissement.

Crédit photo : © Gopesa Paquette

Néanmoins, toujours fidèle à sa mission et croyant fermement que le vent tournera un jour, le critique ne peut s’empêche de pénétrer dans le monde intrinsèque de la théâtralité pour en extraire ses plus intimes soubresauts, tout ce qui constitue sa raison d’être.

Contre vents et marées, Jean-François Bienvenu a réussi un dialogue avec Dieu. C’est du royaume de la dramaturgie, de la scène, du mythe, surtout lorsqu’il s’immisce dans le journalier et refait la vie. Soyons honnêtes : le feu en valait la chandelle.

Idée : Jean-François Boivenue – texte : Jean-François Boisvenue – accompagnement dramaturgique et scénograhie : Claire Renaud – assistance à la mise en scène et éclairages : Juliette Dumaine – conseiller à la mise en scène et conception sonore : Gaétan Paré – conseiller aux mouvements : Catherine Laframboise Desjardins – concept vidéo : Jean-François Boisvenue, Claire Renaud – consultante à la recherche : Julia Posca – musique : Morceaux choisis – distribution : Jean-François Boivenue – production : La Nuit / Le Bruit – diffusion : La Chapelle scènes contemporaines.

Durée
1 h 10 approx. (sans entracte)

Représentations
Jusqu’au 13 avril 2018
La Chapelle scènes contemporaines

MISE AUX POINTS
★★★★★ Exceptionnel. ★★★★ Très Bon. ★★★ Bon. ★★ Moyen. Mauvais. ½ [Entre-deux-cotes]

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