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Comment je suis devenu musulman

5 avril 2018

CRITIQUE
| SCÈNE |
Élie Castiel

★★★ ½

LES UNS ET LES AUTRES

Le titre est déjà une proposition inclusive, répondant à un actuel québécois dont il faut parler avec humour, faute de quoi on finit par se blesser, laissant des traces incurables. Simon Boudreault, c’est aussi, entre autres, As Is (Tel quel) en 2014, au CTD’A et à propos duquel nous avions dit que « … le texte [de Boudreault] est incisif, sans compromis, usant les mots avec une totale liberté, intransigeants, intentionnellement vulgaires, comme c’est le cas dans ce milieu. Ça ressemble à du Michel Tremblay, mais encore plus terre-à-terre, presque litigieux… »

Ici, par contre, nous avons affaire à deux façons de voir la vie, deux religions que peu de dénominateurs communs unissent, deux génénarations, l’une nourrie de traditions, l’autre née de la fin de la Grande Noirceur et qui s’est doté d’un style de vie où, pour la plupart, la religion est devenue la quête spirituelle individuelle, sans dogmes, et si possible, le succès à tout prix. Il fallait donc faire gaffe, de peur de décontenancer l’un et/ou l’ature. Gageure assumée et gagnée par un metteur en scène inspiré.

Choisir le Québec pour donner un meilleur avenir à ses enfants. Même son de cloches pour tous les nouveaux arrivants (économiques et politiques confondus) au Québec depuis toujours, Grecs, Italiens, Latino-américains… Mais aussi, une intégration presque totale des enfants de ces exilés de l’Histoire.

Ensemble des comédiens (Crédit photo : © Patrick Lamarche)

Et puis Comment je suis devenu musulman, un titre provocateur par les temps qui courent, une idée du tonnerre pour remettre le spectateur à sa place, le confronter avec ses propres peurs, ses doutes, ses préjugés face à l’autre, le différent, celui qui ne pense pas comme lui. On rit, mais on rit jaune, se rappelant que notre éducation familiale est faite, quel que soit nos origines, d’une série d’aprioris ou le différent demeure un éternel exilé et ou l’accueillant n’est pas toujours avenant, un individu dont il faut, la plupart du temps, se méfier.

La satire et la parodie amusent Boudreault, d’où ce décor à l’orientale qui, soudain, se transforme en quelque chose d’universel, rejoignant le commun des mortels dans cette comédie dramatique dont le seul but n’est pas uniquement de divertir. Au contraire, la thématique endosse des sujets (pour ne pas répéter thèmes) qui, à bien observer nos contemporains, ici au Québec, et notamment dans les centres urbains, n’intéressent pas vraiment . Les médias n’arrêtent pas d’en parler, mais c’est tout.

Ce n’est pas du très grand théâtre, mais il laisse en
nous deux choses que nous avons souvent tendance
à oublier ou à  mettre de côté : l’âme et la conscience.
Évidemment, si elles existent !

Est-ce que les questions soulevées sont abordées de front ? Pour certains, peut-être bien que oui. Mais je crois en un théâtre plus rigoureux, celui où les mots peuvent (et doivent) blesser, mais qui ont ultimement pour mission de réhabiliter notre pensée critique. Boudreault, dans une mise en scène où le vaudeville, le drame, la parodie et la satire ont droit de cité, livre une pièce totalement cinématographique (je ne serais pas du tout étonné si on propose une idée de scénario) dont les enjeux vitaux tiennent du mouvement, du dialogue (certes), mais aussi de ce miracle théâtral qui consiste à concilier l’irréconciliable.

Sounia Balham, Benoit Drouin-Germain et Nabila Ben Youssef (Crédit photo : © Patrick Lachance)

Irréconciliable ? Ou peut-être dans une voie à sens unique. Puisque vivre ici, dans un Québec culturel qui n’a absolument rien à envier au reste du monde, pour celui venu s’installer, c’est s’intégrer dans la mouvance, partager les histoires, faire partie de la construction d’un Québec effervescent en constant devenir… mais aussi se faire accepter et intégrer parmi les nouveaux bâtisseurs d’un milieu culturel, jusqu’à présent, cruellement protectionniste. Sur ce plan, l’avenir nous dira que sera le Québec de demain.

Du lot des comédiens, tous et toutes sont investis dans leurs rôles, enthousiastes, croyant fermement à cette proposition. Par contre, Benoit Drouin-Germain est simplement remarquable, glissant sans tomber dans la temporalité des gestes, la diversité des situations et les chemins confus de l’âme avec une aisance aussi puissante qu’intelligible.

Ce n’est pas du très grand théâtre, mais il laisse en nous deux choses que nous avons souvent tendance à oublier ou à mettre de côté : l’âme et la conscience. Évidemment, si elles existent !

Texte : Simon Boudreault – mise en scène : Simon Boudreault – assistance à la mise en scène et régie : Marilou Huberdeau – scénographie (décors) : Richard Lacroix – Costumes : Suzanne Harel – éclairages : André Rioux – musique originale : Michel F. Côté – distribution : Sounia Balha, Nabila Ben Youssef, Benoit Drouin-Germain, Michel Laperrière, Marie Michaud, Manuel Tadros – production : Simoniaques Théâtre – diffusion : La Manufacture.

Durée
2 h approx. (sans entracte)

Représentations
Jusqu’au 21 avril 2018
La Licorne.

MISE AUX POINTS
★★★★★ Exceptionnel. ★★★★ Très Bon. ★★★ Bon. ★★ Moyen. Mauvais. ½ [Entre-deux-cotes]

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