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23 janvier 2018

CRITIQUE
[ SCÈNE ]

★★★★

SABLES MOUVANTS

_ Élie Castiel

Le théâtre expérimental a ceci de particulier qu’il soumet le spectateur à un rapport avec son intellect. Les notions du politique, social, individuel et collectif se retrouvent sur un même espace, le temps d’un dialogue entre les créateurs et le public, la plupart du temps, des complices d’une obsession sur la condition humaine.

Toujours est-il que l’artiste multidisciplinaire Hanna Abd El Nour utilise le mythe comme intervenant à une cause malheureusement malmenée par l’exil, l’ailleurs ; oui, un autre espace inconnu qu’il tente d’amadouer pour finalement retrouver un sens, même minime, de la dignité. Il est dommage que les paroles de Jerusalem in my Heart, étrangement mélancoliques, sortes de mélopées orientales n’étaient pas traduites en surtitres, contrairement aux disciplines comme l’opéra, ou dernièrement, quoique de façon limitée, dans le significatif Warda, au Prospero.

Il est entouré, ou plutôt devient acolyte-victime de Stefan Verna, autre déplacé, expatrié qui, certes, parle moins mais véhicule la pensée par le biais d’une course effrénée à travers un espace scénique en forme de désert. Mais un désert fait de sables mouvants que les quatre protagonistes de cette traversée sans doute biblique tentent d’éviter.

Oui, bien entendu, il y a cette icône de la danse et de la dramaturgie québécoise, Marc Béland, qui proche de la soixantaine, soumet son corps, encore jeune, à une dynamique de la représentation qui a à voir avec la notion d’obsession : passion pour le geste, amour du mouvement, relation incontournable avec la scène, mais surtout un regard jeté sur le spectateur qui oblige ce dernier à intervenir.

Le geste créatif de Hanna Abd El Nour est d’une
lucidité  obsédante qui s’abandonne dans les
méandres fragiles et incontournables de l’expérience
humaine. Bouleversant, édifiant, essentiel.

L’ensemble des comédiens  © Joseph Elliott Israel Gorman

C’était mon cas, à la première rangée, à quelques pas de lui; je réponds par une expression complice du regard (sans doute, un réflexe dû à mes cours d’interprétation dans un passé lointain, caressé aussi par de très brèves paroles échangées avec lui lorsque nous habitions, je suppose, dans le même, comme on dit ici, « bloc appartement »). Pendant quelques secondes, j’ai eu la chair de poule, mais sensation vite ramenée sur terre par la participation des autres membres de l’équipe.

Les éclairages, faisant partie des personnages, se mettent à la disposition de cet acte de création que remet en question l’expérience théâtrale. Et puis une fin qui n’en est pas une… confirmant de façon à la fois émouvante, sensible et volontairement agressive que « tout change », tel que Arriola nous le rappelle constamment.

Mais une chose est claire : dans la politique actuelle en termes de culture, ce n’est pas une catégorie à part qu’il faut inventer pour ceux venus d’ailleurs; au contraire, ils doivent totalement s’intégrer à l’intérieur de la culture officielle. Les autres endroits du Canada le font; la France l’a toujours fait; les États-Unis (rien à dire à ce sujet; sur ce plan, c’est parfait); quant au Québec, seuls la danse et le théâtre ont courageusement entamé quelques pas. Il ne reste que le cinéma; parce que cette forme de représentation est plus populaire. C’est donc une question politique. Le défi est donc lancé.

En attendant, le geste créatif de Hanna Abd El Nour est d’une lucidité obsédante qui s’abandonne dans les méandres fragiles et incontournables de l’expérience humaine. Bouleversant, édifiant, essentiel.

Direction artistique : Hanna Abd El Nour – direction de production : Pierre-Yves Serinet – dramatugie et mise en scène : Hanna Abd El Nour – assistance à la mise en scène et régie : Camille Robillard – éclairages : Martin Sirois – costumes : Fruzsina Lanyi – graphisme et web : Hugo Nadeau –– chant, musique et conception sonore : Radwan Moumneh (Jerusalem in My Heart) – distribution : Sylvio Arriola, Marc Béland, Stefan Verna – production : Volte 21 – diffusion : La Chapelle Scènes Contemporaines.

Durée
1 h 20 (sans entracte)

Représentations
Jusqu’au 3 février 2018

MISE AUX POINTS
★★★★★ Exceptionnel. ★★★★ Très Bon. ★★★ Bon. ★★ Moyen. Mauvais. ½ [Entre-deux-cotes]

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