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Bad Jews

14 novembre 2017

CRITIQUE
| Théâtre |

Élie Castiel

★★★★   

LE JUIF DANS LA CITÉ

Avouons tout de go que la distribution de Bad Jews est exceptionnelle, tant chacun des comédiens se plie admirablement bien aux caprices d’une pièce aussi controversée que drôle et dramatique. Oui, le ton est grave car ici, il n’est pas simplement question d’une parcelle d’héritage, mais d’appartenance, de mémoire, de dignité, de rapport aux origines.

Il y a d’abord des dialogues incisifs, souvent grossiers, parce qu’en privé, mis à part quelques exceptions, c’est de cette façon que les gens parlent, particulièrement lorsqu’il est question de partage de biens laissés par un proche décédé. L’argent et les biens précieux n’ont pas d’odeur.

D’une part, Bad Jews nous rappelle que les rapports entre membres d’une famille se transforment en négociations d’ordre économique lorsqu’il s’agit de débattre sur les clauses d’un testament. Mais cela n’a absolument rien à voir avec la race ou la religion ; cela fait partie de la condition humaine.

TH_Bad Jews

L’ensemble des comédiens (de gauche à droite) : Sarah Segal-Lazar, Jake Goldsbie, Jamie Elman et Ellen Denn>> © Leslie Schachter

Alors pourquoi avoir choisi des personnages de Juifs ? Avant tout pour les situer dans une occidentalité qui, sans qu’ils s’en rendent compte, les dépassent. Des territoires sociaux où ils doivent se débattre pour exister avec les autres, les majoritaires.

Une chose est claire : lorsque quelqu’un dit être Juif, la première réaction est toujours la même : « êtes-vous pratiquant ? » La même chose s’applique lorsqu’il s’agit des Musulmans. Dans un sens, cette question relève inconsciemment d’une latente islamophobie ou d’antisémitisme. Comme si le fait de pratiquer mettait ces deux groupes dans une situation marginale, ne participant pas à la dynamique citoyenne.

Bad Jews nous rappelle que les rapports
entre membres d’une famille se transforment en
négociations d’ordre économique lorsqu’il s’agit
de débattre sur les clauses d’un testament.

Si ce constat n’est pas physiquement présent dans Bad Jews, il l’est dans le discours intérieur. Et puis, un personnage de femme (on ne vous dira pas trop) qui embrasse ses origines, ne recule devant rien pour les protéger, quitte à faire la guerre avec ses semblables. Le récit théâtral de Joshua Harmon privilégie la femme. Qu’elle soit juive et combative, ou chrétienne (l’amie de cœur de Liam) et compréhensible, mais intéressée tout de même.

Le cœur a ses raisons et devant l’amour, aucune barrière n’est possible semble dire l’auteur d’une des pièces sur le judaïsme contemporain des plus puissantes, car elle pose les vraies questions sans passer par quatre chemins. Car elle interroge aussi l’individu en le plaçant dans des situations aussi paradoxales qu’identitaires. Avouons-le, le « juif dans la cité », mis à part en Israël, doit contamment composer avec des facteurs sociaux et politiques qui le surpassent. Porter un masque à l’extérieur ; l’enlever dans l’intimité ; ignorer ses origines ; vivre religieusement ou pas. Constantes interrogations.

C’est sans doute de cela que parle Bad Jews, en fait pas si « mauvais » que cela. En somme, des individus comme les autres, nonobstant la race, la couleur de la peau, la religion, la foi ou encore l’orientation sexuelle.

Le débat n’est pas fini et ne le sera sans doute jamais. Tant qu’à vivre ailleurs, les Juifs seront toujours « errants » et comme tous les autres, différents les uns des autres. La preuve, je la vis quotidiennement. Rien d’autre à déclarer !

Séquences_Web

Auteur : Joshua Leman – Mise en scène : Lisa Rubin, assistée de Caitlin Murphy – Décors : Brian Dudkiewicz – Costumes : Brian Dudkiewiz – Éclairages : Itai Erdal, assisté de Jonathan Cleveland – Conception sonore : Dmitri Marine – Chor. des combats : Robert Montcalm – Distribution  : Jamie Leman (Liam Haber), Ellen Denny (Melody), Jake Goldsbie (Jonah Haber), Sarah Segal-Lazar (Daphna Feygenbaum) – Production : Segal Centre | Durée : 1 h 30 approx. (sans entracte) – Représentations : Jusqu’au 26 novembre 2017 – Segal Centre (Studio)

MISE AUX POINTS
★★★★★  Exceptionnel.  ★★★★  Très bon.  ★★★  Bon.  ★★  Moyen.   Mauvais.  ½ [Entre-deux-cotes]

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