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Le garçon au visage disparu

16 novembre 2016

THÉÂTRE /
CRITIQUE
★★★ ½
Texte : Élie Castiel

ZOMBIES À L’HEURE DE FREUD

Ironiquement, et c’est tant mieux pour moi, il s’agit du deuxième texte de Larry Tremblay adapté au théâtre que je vois en une semaine. Après, au Quat’Sous, Le joker, pièce qui m’a laissé passablement dubitatif par rapport à l’avenir des êtres et du monde, mais aussi imprégné d’un espoir inaccessible, espoir tout de même, Le garçon au visage disparu propose une fin d’une force dramatique rassurante et réconciliatrice avec le deuil et la vie.

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PHOTO : © Jean-Charles Labarre

De quoit s’agit-il vraiment ? En apparence, le film conducteur, c’est bel et bien l’univers de zombies, des morts-vivants, métaphore aussi lucide que macabre d’une société actuelle vide de sens, qui se cherche désespérément, multipliant les effets miroirs pour mieux se perdre de nouveau, faisant fi de toute logique, justifiant le néant de l’existence avec des affiches de films d’horreur sur les murs. Mais ce n’est, comme déjà mentionné, qu’en apparence.

L’âge adolescent, avec ses us et coutumes son parler, tout est là. Et Larry Tremblay s’en est magnifiquement inspiré dans cette pièce pour ados, comme on aurait pu dire film pour ados. Mais c’est à partir d’un type de processus aussi psychanalytique que thérapeutique que l’auteur invente les mots et les situations. Geste qui dépasse le degré pédagogique pour se retrouver dans un contexte freudien où Kafka (sic) est aussi de la partie. Puzzle dramatique, Le garçon au visage disparu est un titre intelligemment choisi qui joint les autres titres des affiches sur les murs.

Et puis, une mise en scène bien sentie par Benoît Vermeulen. Car il s’agit plutôt d’une mise en perspective qui ressemble à un merveilleux work in progress  se déroulant devant nos yeux et confirmant un des éléments importants de l’expérience théâtrale dont on ne parle que très rarement : la durée. Pendant une heure seulement, nous faisons face à une scène intime où l’on voit physiquement le temps défiler.

Larry Tremplay ou le théâtre de la démesure, du temps qui
file à une allure incontrôlable, mais également la possibilité
pour l’individu de se l’approprier, quitte à
fauter plusieurs fois, pour enfin voir la lumière.

Comme c’est souvent le cas dans les salles parallèles, nous assistons depuis longtemps à des productions qui ressemblent à des exercices de réchauffement des sortants d’écoles d’art dramatique. Mais c’est voulu, car tous les comédiens ont déjà l’expérience de la scène, de la télévision et, pour certains, du cinéma. Ce double rapport désoriente le spectateur, mais dans le même temps le rassure parce que plus proche de lui. De la part de Vermeulen et des comédiens, enthousiasme et persévérance s’unissent comme si tout était à découvrir.

Cette méthode s’exprime dans la mise en scène, l’interprétation et l’attitude jouissivement bordélique de l’ensemble des participants. Mais n’y a-t-il pas du Ionesco dans tout cela ?  Dans le débit des paroles, dans leurs significations, dans leurs doubles-sens. En quelque sorte, une idée virtuelle.  Et pour nous rapprocher de cette réalité autre, une vidéo qui s’active de temps en temps. Jamais cinéma et théâtre n’ont  été aussi radicalement proches.

Larry Tremplay ou le théâtre de la démesure, du temps qui file à une allure incontrôlable, mais également la possibilité pour l’individu de se l’approprier, quitte à fauter plusieurs fois, pour enfin voir la lumière.

Larry Tremblay ou, j’ose dire « le théâtre québécois Nouvelle Vague… ». Et trois petits points pour espérer plusieurs suites.

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Texte : Larry Tremblay – Mise en scène : Benoît Vermeulen – Assistante : Martine Richard – Son : Navet Confit – Scénographie/Accessoires/Storyboard : Raymond Marius Boucher – Costumes : Marc Senécal –   Éclairages  : Mathieu Marcil – Vidéo : Francis-William Rhéaume – Distribution  : Julie McClemens, Alice Moreault, Christian E. Roy, David Strasbourg – Production : Théâtre le clou! /  La Manufacture | Durée : 1 h (sans entracte) – Représentations : Jusqu’au 25 novembre 2016 – La Licorne (Grande salle)

MISE AUX POINTS
★★★★★ (Exceptionnel). ★★★★ (Très Bon). ★★★ (Bon). ★★ (Moyen). (Mauvais). ½ [Entre-deux-cotes]

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