En couverture

Roméo et Juliette

27 juillet 2016

CRITIQUE /
THÉÂTRE
★★★
Texte : Élie Castiel

LES AMOURS IMAGINAIRES

Soyons francs et donnons au concepteur scénique le crédit qu’il mérite, des colonnes de chaque côté de la scène et une porte centrale au fond, imposante, servant de lieux différents où se déroule l’action ; des éléments qui rappellent l’Empire romain, L’ancien, celui d’un certain cynisme, mais en même temps ayant un rapport à la mort totalement désabusé. Le Roméo et Juliette de Serge Denoncourt, tel qu’imaginé par la plume de Normand Chaurette, se passe au début des années 30, à Vérone. Quelques années plus tard, le fascisme s’impose aveuglément.

Bonne initiative, mais qui ne convainc guère, du moins ce soir de Première médiatique. Serait-il la distance voulue de la mise en scène avec son sujet, une tragédie/drame sentimental maintes et une fois joué(e) sur la scène et au cinéma ? La question qu’on se posait dès l’annonce du spectacle était de savoir qu’aurait pu pousser le TNM à collaborer avec Juste pour rire avec une telle pièce ?

TH_Roméo et Juliette (cr. Yves Renaud)

Philippe Thibault-Denis et Marianne Fortier / Roméo et Juliette (PHOTO : © Yves Renaud)

D’où le compromis de la première partie, axée beaucoup plus sur la comédie grand public que sur les premiers signes d’une tragédie annoncée. La parure masculine qu’on impose à Benoît McGinnis (Mercutio) paraît bien inutile. A-t-on besoin d’aller si loin pour avouer un sentiment homosexuel ?

Toujours est-il que Serge Denoncourt laisse libre cours à son imagination, version estivale, alors que les esprits se libèrent, les sensations sont beaucoup plus éveillées et en général, on peut tout se permettre, ou presque.

Se permettre par exemple d’engager des comédiens nettement trop jeunes pour défendre des rôles exigeants. La scène, ils l’habitent, certes, mais de là, n’émerge aucune émotion. Seul le plaisir de se retrouver dans un espace théâtral subsiste, laissant le reste se deviner.

Et puis Roméo, et puis Juliette, avec cette fameuse scène-clé du balcon, plus proches des expérimentations d’un Robert Lepage déchaîné que d’un véritable tour de magie. Notamment tous ses va-et-vient (ou plutôt va-et-tombe) excessifs alors que nous l’avions compris au départ. Et à chaque fois, des rires de la salle approbateur.

Pour les costumes, ça évoque le Visconti de Mort à Venise, et ils sont franchement bien assortis sur la peau des protagonistes. Le blanc domine, pour qu’ensuite des choix chromatiques plus sombres nous rappellent que la tragédie n’est pas loin.

Pour les costumes, ça évoque le Visconti de Mort à Venise,
et ils sont franchement bien assortis sur la peau des protagonistes.
Le blanc domine, pour qu’ensuite des choix chromatiques
plus sombres nous rappellent que la tragédie n’est pas loin.

Il y a, cette fois-ci, chez Denoncourt, un laisser-aller, quelque chose de négligé qu’on n’arrive pas à saisir après une première représentation. Quelque chose nous échappe ; et cela n’a rien à voir avec la durée du spectacle (3 longues heures), ni avec d’autres aspects techniques. C’est sans aucun doute la mise en scène qui n’arrive pas à trouver son rythme et son véritable envol.

Pour Shakespeare, nous aimons Roméo et Juliette, puisque le texte est là. Mais aussi parce que la présence de Debbie Lynch-White (la nourrice) est superlative. Ses apparitions sont toujours marquées du sceau de la complicité avec la scène.

Marianne Fortier (Juliette) et Philippe Thibault-Denis (Roméo) font de leur mieux, mais il leur faut encore une sensation qui sort de l’âme et qu’ils ne sont pas prêts à externaliser. Finalement, les amours entre Roméo et Juliette prennent vie dans un univers où règne la corruption, les valeurs traditionnelles et où la pureté n’a pas droit de cité. Des amours imaginaires sans doute puisque le milieu autour duquel évoluent les jeunes amants n’est pas prêt à les comprendre, sauf peut-être ceux qui ont vraiment vécu ou que leur profession de foi amène à encourager l’harmonie entre les êtres.

Séquences_Web

Auteur : William Shakespeare – Adaptation : Normand Chaurette – Mise en scène : Serge Denoncourt – Décors : Guillaume Lord – Éclairages  : Martin Labrecque – Conception vidéo : Gabril Coutu-Dumont – Musique : Philip Pinsky – Costumes : Serge Denoncourt, Pierre-Guy Lapointe – Comédiens  : Marianne Fortier (Juliette), Philippe Thibault-Denis (Roméo), Lise Mikhaïl Ahooja (Tybalt), Antoine Durand (Capulet), Catherine Proulx-Lemay (Lady Capulet), Jean-François Pichette (Montagu), Natalie Breuer (Lady Montagu) et treize autres comédiens – Production : Théâtre du Nouveau Monde, en coproduction avec Juste pour rire | Durée : 3 h (incluant 1 entracte)  – Représentations : Jusqu’au 20 août 2016 – TNM.

MISE AUX POINTS
★★★★★ Exceptionnel. ★★★★ Très Bon. ★★★ Bon. ★★ Moyen. Mauvais. ½ [Entre-deux-cotes]

 

2024 © SÉQUENCES - La revue de cinéma - Tous droits réservés.