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Festival international du film de Thessalonique 2014 (Thessaloniki International Film Festival)

10 novembre 2014

NOUVEAUX REGARDS VENUS DE GRÈCE

Texte : Marina Rafenberg

À en juger par la qualité des films visionnés, le 55e festival de Thessalonique qui s’est achevé hier après dix jours de projections, continue de surprendre par sa riche programmation réunissant des films d’auteur de qualité. Sous la direction de Dimitris Eipides, l’avenir du festival reste cependant incertain en raison de la crise économique que traverse le pays mais aussi dû à la suppression de fonds européens qui soutenaient jusque-là son organisation.

Cet événement demeure néanmoins un tremplin pour de nombreux films d’auteur à petits budgets. Il leur permet souvent d’être achetés par des distributeurs étrangers et diffusés dans le monde entier. Mais malgré les difficultés financières et un budget austère de 700 000 euros, 150 films ont été présentés et « cette édition a été un succès » selon Eipides. « La jeunesse grecque est revenue vers le cinéma d’auteur et à 96 % les salles étaient remplies », s’est félicité le directeur du festival lors de la cérémonie de clôture samedi.

Les lauréats de cette 55e édition ont été révélés samedi soir. L’Alexandre d’or revient à Tristesse perpétuelle (La tirisia) du Mexicain Jorge Pérez Solano. Le film suit deux femmes dans un village perdu dans les plaines du Mexique, déserté par les hommes et oublié des dirigeants politiques. Seules dans cet environnement aride, elles s’abandonnent à la mélancolie et souffrent en silence. L’Alexandre d’argent a été remis au film israélien Next to her (At Li Layla) d’Asaf Korman, tandis que le bronze a été attribué à une coproduction gréco-bulgare, La Leçon (Urok) de Kristina Grozeva et Petar Valchanov.

Au-delà de ces lauréats, le festival a mis l’accent sur la vivacité du cinéma grec actuel. Certains critiques parlent de Nouvelle Vague grecque , les anglo-saxons de Greek Weird Cinema, dont les maîtres seraient Yorgos Lanthimos (Canine / Kynodontas, Alps / Alpeis) et Athina-Rachel Tsangari (Attenberg). Mais la majorité des réalisateurs grecs rencontrés lors du festival réfutent cette dénomination, « devenue même une marque de fabrique pour vendre » selon les paroles de Yannis Fagras (Forget Me Not).

Loin de la planète Hollywood, les réalisateurs grecs font du cinéma d’auteur, à petit budget mais avec une liberté revendiquée. Sans pression de finir le tournage dans un temps limité, sans obligation de recourir au Star System, certains prennent le parti d’utiliser des non professionnels et en cassant les codes de narration habituels, nous livrent leur regard. Un vision neuve, parfois engagée, parfois centrée sur l’esthétique de l’image, mais souvent porteuse de rupture dans la mise en scène.

Parmi la sélection de films grecs présentés lors du festival, trois réalisations ont retenu notre attention.

ELECTRA
Petros Sevastikoglou
Electre est étrangère dans son pays , la Grèce. Mais en fait, elle se sent étrangère partout. Le film suit l’errance de cette jeune fille en quête d’identité, à travers la Grèce et l’Afrique. Le réalisateur évite l’approche chronologie dans la structure du récit, privilégiant le côté sentimental qui habite le personnage ; les séquences son liées en fonction de ses émotions, de ses sensations, de ses souvenirs. Le mythe d’Electre à la base de l’histoire est revisité au vue de l’actualité grecque. « Je voulais aborder la question de l’identité à travers ces allers-retours entre l’Europe et l’Afrique. Je voulais faire comprendre que face à l’inconnu on ne doit pas s’enfermer, se replier sur soi. C’est en allant vers les autres qu’on apprend à se connaître », commente Petros Sevastikoglou. En filigrane, le réalisateur fait ainsi référence à la montée depuis 2012, du parti néo-nazi grec, Aube dorée (chryssi avghi).

L’originalité du film tient surtout à son processus de réalisation. « Nous n’avions pas de script, tout a été fait sur le tas en improvisant. Sans moyen de financement, le tournage s’est déroulé sur deux ans et demi et ce personnage d’Electre m’a donc suivi et a évolué en même temps que moi », explique l’actrice principale Sofia Kokkali. « J’ai conçu ce tournage comme des répétitions au théâtre et beaucoup de choses sont sorties des acteurs ainsi », renchérit Petros Sevastikoglou.

NORWAY
Yannis Veslemes
(Prix de la FIPRESCI – Meilleur film grec)
Zano arrive en 1984 dans les bas fonds d’Athènes. Il y rencontre une prostituée, Alice, et un dealer, Peter, des prénoms pas anodins pour un conte de fée un peu glauque. L’escapade les emmènera au royaume de Mathousalas où trône un oligarque qui veut devenir éternel… Zano est un vampire des Balkans qui a pour dicton « Quand j’arrêterai de danser mon cœur s’arrêtera », la vie éternelle ne l’intéresse pas, il vit au jour le jour au rythme des vibrations. « Zano est un Zorba le Grec version vampire. C’est un personnage ambivalent parfois sérieux, parfois poète, parfois décalé et ironique », analyse Veslemes. « J’avais envie de jouer avec les genres, de les confondre et de faire un film très différent de ceux sur les vampires faits actuellement (cf. Twilight) », ajoute-t-il.

Si le film se déroule dans les années 80, il propose néanmoins une réflexion sur la Grèce actuelle et sur la montée de l’extrême droite. « Le général qui gouverne le royaume de Mathousalas représente l’absolutisme sous toutes ses formes », soutient le réalisateur. Mais loin de faire un film moralisateur, Yannis Veslemes souhaite surtout que « le public prenne du plaisir et envisage le spectacle comme un voyage sous l’effet de la drogue, avec des hauts et des bas ».

FORGET ME NOT
Yannis Fagras
Road movie (ou plutôt Boat movie), Forget Me Not emmène le héros, Alex, jusqu’en Alaska, au bout du monde. C’est l’histoire de deux amants séparés par les mers, d’un Grec venu aux États-Unis pour travailler et de sa compagne restée au pays. En toile de fonds, le mythe de l’Odyssée. Rien de surprenant pour un réalisateur grec qui affirme cependant « avoir été inspiré également par la littérature anglo-saxonne de Jack London, de Joseph Conrad et d’Herman Melville ». Alors que le scénario était écrit dès 2004, le film a mis dix ans à se réaliser pour des questions de bureaucratie au sein du Centre du cinéma grec qui a tardé à accorder les fonds pour le tournage. Deux mois ont été nécessaires pour filmer l’expédition sur un navire en pleine tempête. Les acteurs devaient avoir le pied marin, et d’ailleurs pour le rôle du capitaine, Yannis Fagras a choisi un vrai matelot d’Ikaria, une île au nord de la mer Egée.

« Pour moi, il était important et symbolique de tourner en Alaska malgré les risques. C’est un lieu de passage, à la croisée des chemins entre le monde occidental et oriental, mais aussi une position stratégique, enviée », commente Fagras, avant d’ajouter : « La clé du film est dans les sons et les images, le spectateur doit se plonger en profondeur dans le film et ne pas chercher à tout analyser ».

Filmé avec une pellicule 35 mm, alors qu’il ne reste plus qu’une usine les fabriquant en Grèce, le réalisateur a fait ce choix audacieux parce que « les couleurs sont différentes avec le digital et il fallait sublimer les paysages à l’écran ».

Ces trois productions grecques étaient présentes au marché du film à Thessalonique et devraient, en principe, être projetées dans plusieurs festivals internationaux. Tout compte fait, Le 55e Festival international du film de Thessalonique célébrait les 100 ans du cinéma grec. Malgré les tumultes liés à la crise actuelle, souhaitons-lui longue vie !

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