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Naissance du cinéphile

7 septembre 2012 / 11 commentaires

>> Sylvain Lavallée

Citizen Kane n’est plus. Après cinquante ans de règne, le voilà détrôné, le chef d’œuvre d’Orson Welles n’est plus qu’un film comme les autres. Bon, pas tout à fait comme les autres, mais il n’est plus le Citizen Kane que l’on connaissait : que vais-je répondre désormais lorsque l’on me demandera quel est le meilleur film de l’histoire du cinéma? Il y a un mois, la réponse était aisée, elle venait naturellement, sans y penser, mais aujourd’hui il y a un doute, une hésitation, même si finalement ma réponse ne changera pas. Je défie peut-être ainsi le consensus planétaire sur la supériorité maintenant établie de Vertigo, mais qui puis-je, je ne peux me défaire d’une telle conviction : j’ai toujours su, dès ma naissance, que Citizen Kane était le meilleur film de l’histoire du cinéma, c’est une connaissance innée chez le cinéphile, un a priori qui défiait Hume, comme l’existence de Dieu pour Descartes. Car Dieu et Welles, au fond, c’est la même chose, Orson Welles est le cinéma, alors qu’est le cinéma sans Welles? Peut-être que mon pessimisme sur l’avenir de cet art, que j’ai exprimé dans quelques textes sur ce blogue, était un pressentiment de la déchéance prochaine de Kane, plus que ma quête désespérée de Cary Grant, il s’agit peut-être là de l’indice le plus probant annonçant la mort prochaine du cinéma. En tout cas, cet événement des plus troublant m’a obligé à réévaluer ce que je croyais savoir du cinéma, et me voilà plongé dans une introspection cinéphilique qui me ramène aux origines, ce qui s’avère plutôt bienvenu puisqu’il s’agit de mon dernier texte pour ce blogue, et se rappeler comment tout a commencé est l’un des meilleurs moyens pour s’assurer d’une conclusion adéquate, du moins Syd Field aimerait bien ça.

Citizen Kane

Je ne parle pas des débuts récents de ce blogue, mais de l’origine plus lointaine de ma cinéphilie — distance relative, car elle est bien jeune, mais déjà elle s’essouffle et s’enlise dans la paresse, alors il lui fallait peut-être une certitude ébranlée, la seule qu’a toujours possédée le cinéphile, pour la raviver un peu. En fait, mon amour du cinéma n’a pratiquement rien à voir avec Citizen Kane, le coup d’envoi a plutôt été 2001 (je soupçonne que Kubrick a été le point de départ de bien des cinéphiles de ma génération), ou plutôt, à partir de l’envoûtement premier exercé par 2001, j’ai commencé à avaler le plus d’images possibles, à les faire valser incessamment devant mes yeux grands fermés, car il s’agissait alors d’une boulimie aveugle, très peu critique, et n’ayant rien à voir avec ce que je définis aujourd’hui comme ma cinéphilie. Pour l’essentiel, je ne comprenais rien à la plupart des films que je voyais ou, pire, les images défilaient sans qu’elles se fixent en mon esprit, je ne voulais que passer aux suivantes, je sautais de film en film selon le débit indifférent de l’intensified continuity bordwellienne, si bien qu’aujourd’hui je n’ose dire que j’ai vu Le Septième Sceau de Bergman, La Grande Illusion de Renoir ou quantité d’autres incontournables de l’histoire du cinéma. Je n’ai jamais visionné autant de films qu’à cette époque, du début mon CÉGEP jusqu’à ma deuxième année à l’université, où j’engouffrais tout ce que je pouvais dénicher, jusqu’à seize films durant une fin de semaine selon ma légende personnelle (je n’arrive plus à savoir aujourd’hui si c’est vrai), et alors que je faisais partie officiellement des fantômes de la Cinémathèque, l’un de ces types qui est toujours là, assis dans le même siège, qui ne semble pas avoir d’existence en dehors de ces deux salles, et dont la peau blanchâtre brûlerait au soleil si par malheur les projections devaient se terminer en milieu de journée — mais à quoi pouvaient bien me servir toutes ces images si je les oubliais aussitôt consommées, si elles fondaient à la lumière avant qu’elles ne puissent vivre en moi?

En réalité, toutes les images ne s’évanouissaient pas ainsi, au travers des chefs-d’œuvre consacrés je commençais à créer mon propre panthéon, constitué d’images des plus précieuses qui s’ancrèrent en moi définitivement. Ainsi, même si d’un côté mon attitude de consommateur insatiable m’empêchait d’appréhender adéquatement nombre d’œuvres, que j’ai soit redécouvertes par la suite, soit reléguées au rang des films vus-mais-pas-vraiment, de l’autre je n’ai jamais vécu aussi près du cinéma. Je ne crois pas exagérer lorsque je dis que je dois la vie à des œuvres comme Johnny Guitar, Days of Heaven ou Mauvais Sang, ce dernier surtout, que j’ai écouté pratiquement à chaque semaine pendant un an, un rituel hypnotique (j’étais en transe pendant tout le film, même après vingt visionnements) et purificateur, auquel je m’adonnais aussi avec les films des années 90 de Wong Kar-Wai (lui, je lui dois la mère de mes enfants, en tout cas il a favorisé notre rencontre, alors ceux qui disent que le cinéma n’est que pure évasion, sans lien avec la vie…), et dans une moindre mesure ceux de Tarkovski, des films que j’écoutais en boucle sans trop savoir pourquoi, j’étais irrésistiblement attiré par leurs esthétiques et je me refusais le droit d’analyser les émotions profondes qui m’agitaient chaque fois que j’en faisais l’expérience, par peur d’un intellectualisme qui brimerait, croyais-je, cette espèce de lien mystique qui m’attachait à ces mystérieux objets si séduisants. C’était la période de gestation du cinéphile : englouti dans ces œuvres, je ne m’en différenciais pas, elles me bouleversaient mais au fond je ne les voyais pas pour ce qu’elles sont, je les aimais parce que je m’y retrouvais, et puis finalement, quand j’ai réussi à m’en détacher, sans perdre mon amour envers elles, un cinéphile en est sorti, mon regard a été enfanté par Ray, Carax, Malick, Wong, Tarkovski et Kubrick. Pour ce pré-cinéphile, les films n’étaient qu’un produit de consommation comme les autres, voir le plus de films possible était alors le seul objectif et il n’y avait rien de plus pratique pour ce qu’une liste des cinquante meilleurs films de tous les temps, comme celle de Sight and Sound. De telles listes ne m’aidaient pas à comprendre quoique ce soit à ce que je voyais, mais elles pouvaient me réconforter dans ce que j’avais vu, l’accumulation des films servant au cinéphile de badge de réussite sociale.

2001, A Space Odyssey

J’ai croisé pour la première fois Citizen Kane bien avant cette naissance du cinéphile, et cette première rencontre m’avait laissé aveugle à Sa munificence, je ne comprenais pas ce qu’il pouvait y avoir là de si génial. Au fond, je réduisais alors le film à sa finale, au dévoilement de « Rosebud » et à l’utilisation nouvelle de la profondeur de champ et des ellipses, n’y voyant là qu’une belle histoire racontée intelligemment avec des moyens innovateurs mis au service d’une morale bienpensante sur cette richesse qui n’est pas garante de bonheur. D’ailleurs, à lire les commentaires fusant de toutes parts à propos de cette liste de Sight and Sound dévoilée il y a peu, ma première impression semble correspondre à la perception courante de ce film, ce qui peut expliquer la relative indifférence ayant accueillie la nouvelle de cette destitution (il y a eu étonnement, mais au fond personne ne s’en angoisse), car évidemment si le film n’était que cela, il n’y aurait pas de quoi pleurer parce qu’on l’a poussé en bas de son piédestal. Ainsi, jusqu’à il y a deux ans environ, Citizen Kane ne figurait certes pas sur mon top 10, il n’y était même pas proche, sauf peut-être par convention, par adhésion à la norme, parce que si tout le monde le dit ça doit être vrai, et quel imbécile fait un top 10 sans Citizen Kane? (On comprendra à ce point que cette connaissance innée de la grandeur de Citizen Kane vient à la naissance du cinéphile…)

Je l’ai déjà dit ici, il n’y a pas d’objectivité en art, il n’y a pas d’intérêt à différencier « les films que j’aime » des « films qui sont bons »; mais alors, comment justifier mon changement d’attitude face à Citizen Kane, pourquoi aujourd’hui je dois en faire le deuil si hier il me laissait indifférent, il faut bien que j’aie découvert quelque chose de nouveau dans ce film, qui devait être là avant que je le perçoive, donc depuis 1941, ce qui voudrait dire qu’il y a une part d’objectivité, tout ne repose pas sur ma perception? Je ne dis pas le contraire, ce que je dis, au fond, c’est qu’on s’en fout, l’œuvre d’art n’est pas que l’objet matériel créé par l’artiste, ou du moins dans le cas du cinéma ce n’est pas ce défilement d’images et de son constant de spectateur en spectateur même si le support matériel peut changer (pellicule, numérique, dvd, etc.); l’œuvre d’art se situe plutôt dans la rencontre, dans cet interstice entre l’œuvre et le spectateur, et par conséquent le Citizen Kane que j’ai vu il y a douze ans n’est pas le même que celui que j’ai vu la dernière fois il y a deux ans, et ce n’est pas le même qui se trouve en deuxième place sur la liste de Sight and Sound aujourd’hui. Évidemment, Citizen Kane ce n’est pas uniquement ma rencontre personnelle avec l’œuvre de Welles, mais bien plutôt l’accumulation de toutes les rencontres entre Welles et ses spectateurs, et si l’on tient absolument à préserver l’objectivité en art, elle se trouve là, dans le dialogue entre ces diverses rencontres : si Citizen Kane a été à la source d’autant de rencontres aussi profondes depuis soixante-dix ans, si cette œuvre continue à étonner aujourd’hui et à engendrer des réactions et des réflexions inédites, il faut bien reconnaître qu’il y a là quelque chose de rare et précieux, même dans le cas où personnellement je n’entretiens avec ce film aucune relation déterminante.

Le Sacrifice

C’était le cas pour moi il y a quelques années, en bon hipster dénigrant tout soupçon de popularité je me demandais quel ennuyant conformiste allait mettre Citizen Kane dans ses films préférés, il faut avoir bien peu de personnalité pour aimer intensément un film aussi unanimement célébré. J’hésitais alors à nommer un film, ou plutôt le film, mais je choisissais souvent Le Sacrifice de Tarkosvki, mon œuvre préférée du moment de mon cinéaste favori du moment, et un choix que je croyais assez singulier sans être trop hors-champ qui me permettait de me réconforter à la fois dans ma différence et dans mon adhésion à la communauté cinéphilique. Comme tout le monde, je savais bien qu’une liste, aussi prestigieuse soit-elle, ne nous dit pas grand-chose sur le cinéma, elle ne nous renseigne que sur l’évolution du goût des critiques, et je savais bien aussi que la comparaison ne sied pas aux œuvres d’art, incommensurables par essence, mais même si je savais tout cela j’aimais bien les listes, nous vivons dans un monde fragmenté alors les hiérarchies sont bien pratiques, elles servent de guide pour le néophyte et génèrent maintes discussions, à un point tel d’ailleurs que cela contredit mes précédentes assertions sur cet art qui ne se laisse pas mesurer, car si tant de mots sont déversés à propos de ces listes elles ne peuvent pas être perçues comme si futiles, il faut bien croire qu’elles mesurent quelque chose de signifiant pour écrire autant sur elles. Une liste comme celle de Sight and Sound fonctionne comme une sorte de compilation de rencontres entre divers spectateurs et diverses œuvres, ce qui peut lui donner un semblant d’objectivité, mais en réalité il est impossible de comparer qualitativement 2001 à Vertigo (Citizen Kane, bien sûr, est un cas à part). Une telle compilation finit alors par devenir la liste d’épicerie du parfait cinéphile, comme je le disais plus haut, puisqu’elle tend à présenter les films comme de vulgaires produits de consommation, que l’on pourrait classer selon des critères inconnus de tous.

D’ailleurs, je ne connais pas de listes semblables en peinture ou en architecture, il n’y a bien que les arts plus populaires, oscillant entre art et industrie, pour présenter de telles hiérarchies, faisant alors clairement pencher la balance du côté industriel. J’en ai déjà parlé ici, le cinéma est l’un des premiers arts industriels, un oxymoron s’il en est un : l’industrie ne peut fonctionner que si elle a un objectif bien précis, si elle a une utilité parfaitement déterminée, on ne peut pas produire des objets en masse sans savoir à quoi ils serviront, sans leur avoir au préalable assigné un but, mais nous savons bien que l’art, au contraire, est essentiellement inutile, c’est-à-dire qu’il ne peut pas être réduit à une fonction précise, comme le disait Kant l’art est une finalité sans fin. J’ai déjà critiqué dans le passé cette notion d’art inutile, à partir d’Arthur Danto, mais il faudrait aujourd’hui critiquer cette critique : l’art est inutile dans la mesure où il ne peut pas être réduit à une fonction ou un objectif précis, ce qui n’en fait pas pour autant un « épiphénomène futile d’un point de vue métaphysique » (ces mots sont de Danto). La chaise dans mon appartement a cette fonction bien déterminée de me permettre de m’asseoir, et sa capacité à remplir convenablement cette fonction m’importe bien plus que son esthétique, alors que la chaise exposée dans un musée peut ou non être confortable, mais ce critère n’influencera pratiquement pas mon appréciation de cette œuvre, même si cette chaise muséale est identique à celle de mon appartement. Que je ne peux pas m’asseoir sur cette chaise au musée ne la rend pas complètement vaine, elle est simplement peu utile si j’ai besoin de me reposer les jambes, mais je peux établir avec elle un tout autre type de relation qui n’a rien à voir avec son usuelle utilité pratique. On ne peut donc pas comparer 2001 à Vertigo parce que ces deux œuvres ne partagent aucun critère commun, elles sont inutiles et ne remplissent aucune fonction, on ne peut donc pas les juger comme on le ferait avec deux chaises dont il faudrait déterminer laquelle est la plus confortable. Mais ces listes de meilleurs films nous donnent justement l’impression que cette opération est possible, que nous pouvons comparer ce qui ne peut l’être, en suggérant l’idée que certains films remplissent mieux leur fonction que d’autres. Quel est alors le critère d’évaluation : la quantité de plaisir ressenti, l’argent remporté au box-office ou la qualité des réflexions engendrées? À moins que ce ne soit le degré d’inutilité, mais peu importe, à partir du moment que nous répondons à cette question, nous nions l’art, qui est constitué de singularités, de ruptures sans commune mesure qui nous entrainent dans leur sillage au point de faire fléchir notre manière de voir le monde.

Mauvais Sang

Ce qui ne veut pas dire que ces trouées nous sont immédiatement visibles, dès le premier regard, en tout cas pour ma part je n’ai vu dans Citizen Kane, pendant longtemps, qu’un produit industriel mieux usiné que les autres, comportant quelques fioritures originales mais au fond peu porteuses de sens. J’ai revu le film à plusieurs reprises dans les dix dernières années, dont au moins une fois en salle, mais mon appréciation demeurait la même, je trouvais l’utilisation de la profondeur de champ bien révolutionnaire, j’aimais bien par exemple la concision de ce plan célèbre où Kane découvre le suicide de sa femme, où toutes les informations nécessaires pour la compréhension de l’événement sont incluses dans le même plan, j’aimais donc comment la profondeur de champ permet de raconter une histoire autrement, mais j’étais loin d’y voir, par exemple, une crise dans la volonté de puissance de Kane, pour citer Deleuze, c’est-à-dire une manière autre de voir et penser le monde, exprimée par l’image.

Ma véritable découverte de Citizen Kane remonte ainsi à il y a deux ans, alors que pour la version imprimée de Séquences j’ai accepté de participer à un dossier sur Welles, occasion pour laquelle j’ai parcouru toute sa filmographie, que je ne connaissais alors qu’à moitié. Le choc fut pour le moins foudroyant, Welles n’a pas cessé de me hanter depuis (ce blogue en a témoigné à quelques reprises), et je me demande encore comment j’ai pu être aveugle aussi longtemps à un film qui, en plus d’être évidemment colossal, travaille des thématiques qui me sont chères. Car quelle est cette grande révolution opérée par Welles, si ce n’est l’introduction de la profondeur de champ, de l’artifice ou d’une chronologie bouleversée? Comme je l’écrivais dans mon texte pour le dossier, le grand geste de Welles était l’introduction de la subjectivité dans l’œuvre au cinéma, ou plus exactement à Hollywood, une forte affirmation de l’artiste au sein d’une industrie. Nous connaissons tous le légendaire contrat de Welles, et aussi son projet préalable d’adapter Heart of Darkness à l’aide d’une caméra entièrement subjective servant à traduire l’écriture au « Je » du roman de Joseph Conrad, mais étrangement je n’avais jamais fait le lien entre ces deux anecdotes et le maniérisme appuyé de Citizen Kane, je ne voyais même pas à quel point ces images boursouflées, ces éclairages fortement marqués et ces artifices ostentatoires allaient à l’encontre des saintes règles d’invisibilité hollywoodiennes (il faut dire que bien de ces techniques ont été depuis acceptées), je ne voyais donc pas Orson Welles dans Citizen Kane (alors qu’il y est partout). Citizen Kane, Mr. Arkadin, F for Fake et ce projet inabouti de Heart of Darkness tournent tous autour d’une quête identitaire dans un monde de faux, à partir de personnages surpuissants ayant créé leur propre mythologie (comme Welles s’est aussi beaucoup amusé avec son image publique). Le dernier plan de Citizen Kane, ce travelling amenant à la révélation de « Rosebud », n’était pour moi que le seul geste véritablement moderne de ce film, une caméra qui se détache des personnages pour nous donner une réponse malgré leurs efforts infructueux, mais il fallait surtout y voir l’idée que l’art peut accéder à une vérité inatteignable autrement, seule la caméra de Welles peut percer l’énigme de « Rosebud ». De façon semblable, dans Touch of Evil il n’y a que les mensonges du personnage interprété par Welles qui permettent d’accuser les véritables criminels, le faux, la fiction, est à nouveau au service du vrai.

Citizen Kane

Ainsi, à partir du moment que l’on voit Welles l’auteur dans Citizen Kane, tout le film se ploie et les artifices ne peuvent plus être vus comme de simples outils narratifs originaux, ils deviennent une perspective sur le monde, ils représentent un point de vue, une pensée accessible uniquement par l’image, et c’est là que nous pouvons commencer à voir l’art dans ce produit industriel, ce qu’est effectivement, aussi, Citizen Kane (distribué en de nombreuses copies pour être consommées par la masse, tout le système de production du film, sauf peut-être le contrat laissant toute liberté à Welles, tient de l’industrie, d’où ce miracle du cinéma capable de laisser émerger une expression personnelle au sein d’un système hyper-conventionnel). Je ne veux pas rentrer dans une analyse approfondie de l’œuvre de Welles, ce n’est pas trop difficile à trouver, mais ces quelques pistes suffisent au lecteur qui m’a suivi jusqu’ici pour reconnaître des idées maintes fois discutées en ces pages de façon plus ou moins directe. Relevons au moins ceci: les quêtes identitaires de Welles sont exactement cela, des quêtes, dans lesquelles le processus de recherche importe plus que le résultat. Ce blogue a toujours été pensé aussi de cette façon, je le vois comme un long monologue intérieur s’étant déroulé sur deux ans et demi, d’où la longueur excessive de certains textes que l’on m’a reprochée souvent de vive voix : j’aurais très bien pu couper dans nombre de textes bourrés de répétitions, de contradictions, d’aparté ou s’attaquant à trop de choses en même temps, mais l’intention était de suivre le plus fidèlement possible le déroulement de ma pensée, alors que j’essayais de joindre deux ou trois idées pour tenter de voir si de ce travail de Frankenstein improvisé pouvait surgir une création pas trop monstrueuse. La plupart de mes articles sont inachevés, parfois gravement, je les ai publiés simplement parce qu’il était minuit un jeudi soir et qu’il fallait bien remettre quelque chose, ce qui, d’ailleurs, est encore le cas aujourd’hui, je tente tant bien que mal de rabouter les segments d’idées que j’ai voulu fusionner cette semaine (ce n’est pas grave, je vais parachever discrètement dans les prochains jours)… Un tel processus me fait craindre que le lecteur occasionnel a pu être facilement rebuté par ce qu’il trouvait en ces pages, mais j’ose espérer que le lecteur fidèle a pu y dénicher quelque intérêt, moins dans mes affirmations et mes critiques que dans la manière que je les apportais, dans la quête donc, et qu’il a pu apprécier ainsi ces discours prolixes (loin de vouloir me comparer à Welles, ce qui de toute façon ne peut se faire, je ne tente que de signaler ma dette envers lui).

Il est minuit encore une fois, alors je vais quitter Welles en disant qu’il a été une de mes principales inspirations ces dernières années, d’où mon désarroi lorsque je le vois tomber; je venais juste de comprendre pourquoi il recevait tous ses éloges et voilà qu’il n’est plus qu’au deuxième rang, ce qui ne vaut pas grand-chose (personne ne s’intéresse au deuxième dans notre société de la performance). Il y a peut-être un lien à faire aussi avec ma cinéphilie déjà en déclin, après une vie assez courte, mais je n’en sais rien, tout ce que je peux dire c’est que pour l’instant les images du cinéma m’attirent moins et que j’ai envie de me tourner vers d’autres types d’images, et ce blogue se faisant au nom d’une revue dédiée au cinéma il ne constitue plus l’espace idéal pour ce, voilà ce qui justifie mon départ. Il ne me reste qu’à conclure en revenant sur cette liste du Sight and Sound qui a déclenché mes réflexions : si un top 50 compilant des listes individuelles est sans intérêt, les listes individuelles, au contraire, témoignent directement de rencontres intimes entre un spectateur et une œuvre, il s’agit là d’un exercice très personnel qui nous en dit beaucoup sur la personne qui s’y adonne, et qui ne ressemble en rien à une liste d’épicerie. Nous ne parlons plus alors de publicité pour objets à consommer dont on classerait l’utilité, mais d’un dévoilement de ce qui nous a façonnés, une sorte de « Rosebud » qui n’aurait pas été oublié, la preuve, si l’on est honnête, que l’art est inutile mais essentiel, alors je ne vais pas quitter sans faire la mienne, de liste, qui ne sera probablement plus la même au moment où vous la lirez, mais bon, c’est tout l’intérêt, saisir un moment dans une cinéphilie.

Sans ordre alors, sauf, on aura compris, pour le premier, voici en un dernier mouvement de caméra mon « Rosebud » :

Citizen Kane (Orson Welles)

2001 (ou Shining?, Stanley Kubrick)

Mauvais Sang (Leos Carax)

Johnny Guitar (Nicholas Ray)

Days of Heaven (ou Tree of Life?, Terrence Malick)

Le Sacrifice (ou Le Miroir ou Stalker?, Andrei Tarkovski)

Vertigo (Alfred Hitchcock)

His Girl Friday (ou Only Angels Have Wings?, Howard Hawks)

Tropical Malady (Apichatpong Weerasethakul)

Unforgiven (Clint Eastwood, ou peut-être The Man Who Shot Liberty Valance, John Ford, pas le même réalisateur, mais je les aime pour des raisons semblables)

Somme toute, je suis très conventionnel.

Je quitte, mais ce n’est pas la fin de ce blogue, alors continuez de surveiller ces eaux virtuelles, il en resurgira bientôt sous une nouvelle forme.

Et merci à Séquences, pour m’avoir permis de m’exprimer en toute liberté sur ce blogue, et merci à vous pour m’avoir suivi jusqu’ici, et pour ces commentaires qui ont entraîné quelques fois d’heureux débats. Bon cinéma à tous!

11 commentaires sur “Naissance du cinéphile”

  1. Je tiens, en ce triste jour (oui, oui, triste), vous dire à quel point vous lire a été un grand bonheur pour moi, vraiment. J’anticipais vos textes bimensuels comme j’anticipe les prochains films de mes cinéastes préférés. En fait, vous faisiez partie de ma vie cinéphilique des dernières années au même titre que tous les cinéastes qui me sont chers. Vous étiez plus qu’un critique, vous étiez une voix à la pensée et au style uniques, selon moi la plus importante au Québec – pour ce que je peux en dire à tout le moins, n’ayant d’affinité véritable qu’avec vous. Votre pensée du cinéma m’était plus précieuse que celle de tous les Bazin, Kael ou Daney du monde car elle était vivante, s’approfondissant au fil des semaines, devant moi et même avec moi. Je discutais régulièrement de vos textes avec ma copine, en prenant un whisky, développant en parallèle nos propres variations sur vos thèmes. (D’ailleurs, pour l’anecdote, j’ai moi-même commencé à fréquenter ma copine, il y a de cela dix ans, grâce à un cinéaste, Todd Haynes, un cinéaste qui m’est devenu infiniment précieux depuis). Bref, pour terminer, je ne peux que vous souhaiter que la suite de votre carrière, quelque soit la forme qu’elle prendra, sera aussi passionnante. Au plaisir et merci.

    Écrit par Pierre Lachaine
  2. Todd Haynes, j’aurais bien aimé en parler de lui, je ne sais plus pourquoi d’ailleurs je ne l’ai pas fait pour son Mildred Pierce.

    En tout cas, merci à vous, vous me faites là le plus beau des compliments; vous ne seriez que mon seul lecteur que je pourrais me dire que tout cela n’a pas été en vain!

    (Et ne soyez pas trop triste, je ne pourrai pas me retenir d’écrire très longtemps, je ne sais juste pas pour l’instant quelle forme cela prendra.)

    Écrit par Sylvain
  3. Merci pour les billets inspirants, c’est trop rare au Québec de lire des gens aussi passionnés (et intelligents, ce n’est pas antinomique!)que vous sur le cinéma. Je suis content de lire que vous n’abandonnez pas l’écriture, je vous souhaite de trouver une plateforme qui rendra justice à votre talent.

    Patrice C.

    Écrit par Ciné Phile
  4. Vous n’aviez pas qu’un seul lecteur, Sylvain!

    Vos émois de cinéphiles me rappellent les miens. Moi, mes premières émotions du grand écran, je les ai connues à 8 ans avec Molière d’Ariadne Mnouchkine. Et puis Mort sur le Nil à 8 ans encore avec Peter Ustinov, David Niven, Jane Birkin, Mia Farrow, Bette Davis et Angela Lansbury(nous étions 6 dans la salle du Parisien, y compris ma mère et moi- presque une projection privée). Et puis les frères Taviani avec La nuit de San Lorenzo…

    Je crois que chaque personne de plus de 20 ans a au fond du coeur des émotions de cinéma, un film magnifique, troublant, grandiose, ou simplement touchant, des images qui bouleversent et qu’on garde pour toujours au creux de son être et qu’on partage, comme un secret. C’est sans doute le plus triste avec la génétation You Tube qui approche, ce sentiment que ceux qui viennent n’aurons pas droit à cela, malgré la profusion des images et aussi à cause d’elle. C’est un peu la tristesse de ceux qui aiment les livres pour ceux qui ne connaissent pas cela…

    J’ai beaucoup de plaisir à vous lire aussi. Merci de poursuivre et de nous dire où!

    Écrit par Anne-Christine Loranger
  5. Merci pour tout ! Ce fut un plaisir sans cesse renouvelé de lire vos observations et analyses extrêmement brillantes. Vos textes ont transformé ma vision du cinéma et remis en question plusieurs paradigmes. J’espère bien avoir la chance et le privilège de vous relire sur votre ancien blogue du cinématographe (ou ailleurs).

    Écrit par Alexandre Dompierre
  6. Merci à vous tous!

    Pour la suite des choses, question écriture, je ne sais pas encore ce qui en est, je suis en questionnement, mais vous pouvez surveiller mon ancien blogue, du cinématographe (http://ducinematographe.blogspot.ca/), je devrais le réutiliser prochainement. Je pense bien continuer de bloguer (à un rythme plus modéré!), peut-être pas sur ce site désuet, mais si c’est ailleurs je vais y faire le lien, il me servira de transition.

    Merci encore!

    Écrit par Sylvain L
  7. Merci d’avoir fait de ce blogue quelque chose de rare et précieux dans le paysage critique québécois, quelque chose comme un jardin secret, un lieu pour penser le cinéma. Une pensée vivante et personnelle qui s’élève au-dessus des jugements esthétiques réducteurs qu’on lit à la pelletée dans les journaux ou de la (im)posture satisfaite et moralisatrice qu’on retrouve souvent en revue. Le blogue vous sied bien, j’espère qu’il vous retrouvera bientôt.

    Patrice L.

    Écrit par winslow
  8. Salut winslow (je suppose que vous êtes le même que chez Siroka), je ne vous savais pas lecteur, ça me fait plaisir! Et vos déductions, sans doute, sont les bonnes, je revêts le nom de mon ancien blogue…

    Écrit par Sylvain L
  9. Oui, c’est bien moi, je suis le même.

    Lecteur depuis longtemps, déjà abonné à l’ancien blogue (le nouveau temporaire), mais pas acteur ou enfin, trop tardivement (il y a bien que le blogue de Jozef qui, pour une raison que j’ignore, m’a fait faire le grand saut dans le 2.0…).

    Alors, au plaisir de vous relire, au passé comme au futur!

    Écrit par winslow
  10. Zut, c’est déjà fini. Moi et mes amis, nous lisons votre blogue à chaque semaine, ou à chaque deux semaines, et ça nous permet beaucoup d’apprécier le cinéma et d’en parler profondément en faisant des liens avec les sujets que vous abordez et les films que nous avons vus. Merci beaucoup! Au plaisir de lire ce que vous écrivez prochainement!

    Écrit par david
  11. J’arrive après tout le monde pour dire la même chose. Un gros merci pour des commentaires de très haute qualité qui m’ont fait réfléchir sur cet art magnifique qu’est le cinéma.

    Au plaisir de retrouver vos réflexion.

    Écrit par Martin Beaulieu

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