Blogue

Dialoguer avec le vide

17 février 2012 / Aucun commentaire

>> Sylvain Lavallée

Voici donc venu ce temps des galas où il est d’usage de se plaindre des oublis flagrants (Michael Fassbender! Sébastien Pilote!), des absurdités (Extremely Loud and Incredibly Close ?!?), des surprises agréables n’ayant toutefois aucune chance de repartir gagnant (The Tree of Life, Nuit #1), le temps où il faut questionner en conséquence la pertinence de tels événements, surtout lorsqu’ils ne reflètent pas assez nos goûts, ce qui se fait toujours mieux en prônant son indifférence à de telles soirées tout en se lançant dans une campagne de haine contre les noms les plus visibles (The Artist, c’était bon pour Cannes mais aujourd’hui c’est d’une médiocrité!) Bref, c’est un temps pénible pour la critique (particulièrement américaine devrais-je dire), durant lequel elle affiche son pire visage, où il n’est plus question de parler des œuvres, mais que des modes, du hype, des campagnes publicitaires des Weinstein, de tout ce qui entoure le cinéma mais surtout pas du cinéma, généralement en relevant que ce brouhaha est fort nocif pour notre appréciation des œuvres, ce qui contribue pourtant à l’enfler d’autant plus. Alors, comme je suis aussi critique et que j’aime cultiver le paradoxe, faisons semblant que d’afficher ma conscience dudit paradoxe m’élève au-dessus de celui-ci (usant ainsi de cette insipide ironie autoréflexive moderne permettant aux artistes de s’exempter de la médiocrité en se disant volontairement médiocres, et si c’est fait entre parenthèses, alors là on est dans le génie!), question de rajouter un peu de mon propre bruit à ce vacarme insignifiant.

Le Vendeur

J’ai beaucoup parlé de dialogue ces derniers temps et il me semble que la seule façon de voir ces galas, festivals et autres remises de prix, c’est sous cet angle de la diversité des points de vue : les Oscars ne peuvent pas récompenser le meilleur film anglophone de l’année, ou les Jutra le meilleur film québécois, dans la mesure où il n’y a pas de meilleur film de l’année dans l’absolu. Je l’écrivais cet été : il n’existe pas de jauge objective pour déterminer la qualité d’une œuvre d’art, alors ni les Oscars, ni les Jutra, ni la critique ne peuvent se « tromper », en tout cas tant qu’ils sont honnêtes (et s’ils ne le sont pas, ils ne se trompent pas pour autant, ils sont simplement stupides). La valeur d’une œuvre se mesure à la qualité des discours (élogieux) portés sur elle, et le véritable problème avec les galas, ce n’est pas qu’ils récompensent de mauvais films, ou en tout cas de moins méritants, mais plutôt qu’on ne sait jamais pourquoi telle œuvre a été préférée à telle autre. Le prix est décerné par un jury essentiellement anonyme, il n’est accompagné d’aucune appréciation verbale ou écrite, nous n’avons pas accès aux statistiques des votes (un film remportant 85 % des voix ne peut pas être considéré sur le même pied qu’un autre gagnant avec seulement 25 %), alors nous ne pouvons que présumer, bien inutilement d’ailleurs, des raisons ayant guidé le vote. Une évidence en verdict : les galas sont tout simplement inutiles du point de vue du jugement esthétique, leur seul intérêt est d’apporter quelque visibilité à des films qui en ont peut-être manqué, ou, indirectement, de générer des discussions qui, il faut l’espérer, combleront ce que le gala lui-même ne peut fournir, c’est-à-dire des arguments, un véritable dialogue.

Mais voilà : sur quoi peuvent bien se baser ces discussions si nous ne savons même pas ce qui anime les organisateurs et le jury d’un gala ou d’un festival? Pour être en désaccord avec les Jutra, je dois savoir ce qu’on essaie de me dire en désignant Incendies comme meilleur film québécois de l’année, sinon je parle dans le vide, je m’adresse à un interlocuteur sourd et muet qui en plus n’en a rien à foutre de ce que je peux bien lui dire. Mais c’est pourtant ce que l’on fait, et si tous ces textes sur les nominations ne parlent que de la hype et peu des films eux-mêmes, c’est justement parce qu’on ne peut que soupçonner les intentions des membres de l’Académie (de vieux séniles déconnectés de la réalité!), alors on s’empresse de vanter en quelques mots son poulain dénigré (Melancholia, Shame, En Terrains Connus) en descendant cruellement au passage le favori (il semblerait par contre que M. Lazhar ne compte aucun détracteur), des attaques d’autant plus gratuites qu’il est impossible de savoir à quoi exactement on s’attaque.

Prenons un exemple concret, provenant d’une plume normalement adroite et intelligente, mais qui déploie dans ce court texte une série de sophismes reprenant tout ce qu’il y a de plus exaspérant dans ce type de discours, une Lettre à Sébastien Pilote publiée par George Privet sur son blogue il y a deux semaines. Cette lettre de Privet est plutôt étrange, en ce qu’elle semble d’abord s’adresser aux « professionnels de la profession » qui ont omis de sélectionner le travail de Sébastien Pilote aux Jutra (n’ayant pas vu Le Vendeur, je ne saurais dire s’il a raison ou non de s’indigner de cette absence, mais cela importe peu, d’une manière ou d’une autre ses arguments sont fallacieux), pour ensuite s’attaquer à une critique qui serait trop soumise aux effets de mode, nous donnant ainsi l’impression que le film de Pilote aurait été négligé par tous parce que trop subtil (« Et j’espérais que les gens (tant dans le milieu que chez les critiques – mais les deux sont à peu près aussi aveugles aujourd’hui) souligneraient davantage ce que ton travail a d’unique »), ce qui est plutôt étonnant considérant que ce Vendeur est probablement le film québécois le plus apprécié par la critique cette année (après l’inévitable M. Lazhar) et que tous les textes rapportant les nominations aux Jutra notent systématiquement la curieuse absence de Pilote (à la Presse, au Devoir, au 24 Images…)

Le Vendeur

Mais, au fond, ce n’est pas si surprenant parce que Privet a besoin d’un « méchant », et comme il a aimé ce M. Lazhar qui va tout rafler, il ne peut pas le descendre pour mettre en valeur le travail de Pilote, comme il est d’usage, alors il déplace la responsabilité sur à peu près tout le monde : la critique, le milieu, et une certaine forme de cinéma (le public au moins s’en sort presque indemne, car mieux vaut rester populiste si l’on vante les qualités communautaires d’une œuvre). Et comme les intentions des personnes ayant établi les nominations demeurent nébuleuses, il est fort facile d’interpréter leurs décisions à notre guise : « […] que ce soit ici, aux Oscars ou ailleurs, il arrive régulièrement qu’au moment de voter, les “professionnels de la profession”, comme disait Godard, se disent qu’un film qu’ils ont particulièrement aimé s’est réalisé tout seul, dans le dos de son auteur, pendant que le réal était aux toilettes ou à la cafétéria, par l’intervention du Saint-Esprit. » Évidemment, ces accusations d’aveuglement servent bien les propos de Privet, il veut vanter les qualités sobres et subtiles du style de Pilote, le travail effacé d’un réalisateur qui donne à voir en se tenant en retrait (« Du grand art, mais de l’art subtil, tout en nuances, du genre qu’on risque facilement de ne pas célébrer à une époque où tout le monde ne remarque que ce qui est remarquable »). Nous pourrions penser, plus pragmatiques, que l’absence de Pilote est due à une quelconque procédure technique absurde, ou à une préférence marquée (peut-être paresseuse) pour des cinéastes établis (Micheline Lanctôt, Jean-Marc Vallée, Philippe Falardeau), des théories tout aussi plausibles, mais qui serviraient moins bien Privet. D’ailleurs, le film de Falardeau pourrait être décrit avec les mêmes adjectifs que celui de Pilote, il faudrait se demander alors pourquoi on reste si aveugle au travail de Pilote mais pas à celui de Falardeau. On me dira que ce dernier est dans la course aux Oscars et qu’il se retrouve sélectionné par défaut, personne n’a besoin d’y penser, mais en réalité nous ne savons rien de tout cela, et il est douteux de fonder une argumentation sur une spéculation aussi vaine, sur ce que des inconnus ont peut-être pensé d’un film.

Privet a donc besoin d’un épouvantail, car mieux vaut attiser la rancune pour démontrer l’ampleur de l’injustice plutôt que de décrire simplement pourquoi il s’agirait d’une injustice, alors il s’attaque aussi à un type de cinéma qui serait à l’opposé du Vendeur¸ ces films au « parti pris esthétique affiché », mettant en place « un dispositif de mise en scène évident », « en somme, tout ce qui crie au public, à la critique et au milieu : “Coucou, je suis là, regardez-moi, y a quelqu’un derrière la caméra! ” » De telles généralités ne mènent à rien puisque je ne peux pas savoir quels films exactement Privet vise avec ses propos (j’ai comme l’intuition qu’il parle du type qui ouvre les RVCQ, pour ne pas le nommer, et peut-être d’une bonne partie de ce que Jean-Pierre Sirois-Trahan avait baptisé « la mouvée », une expression que Privet a démolie cet automne, et représentant des cinéastes qu’il ne semble pas aimer particulièrement). Désigner un responsable est fort pratique (on connaît la ritournelle : ce navet a volé la place de ce chef d’œuvre!), c’est un vieux truc de rhétorique consistant à remonter le prestige de ce que l’on défend en le comparant à une entité vide et informe que l’on démonise, mais il s’agit surtout d’une belle façon de ne rien dire. Privet ne peut que rester dans le vague puisqu’il tente de décrire ce cinéma « ennemi » en des termes qui fait qu’on ne peut qu’être d’accord avec lui (qui aime un tel cinéma m’as-tu-vu et dépressif?), nous laissant décider par nous-mêmes qui se mérite ces appellations. S’il nommait un film, il risquerait le désaccord : pour moi par exemple, ces termes s’appliquent parfaitement à Incendies, mais je semble être dans la minorité, alors peut-être les adresse-t-il vraiment au mec qui ouvre les RVCQ, puisque ce reproche lui a été souvent lancé; or, il s’agit de deux types de cinéma fort différents, alors, qui sait ce qu’il veut dire? Dans l’incertitude, il ne reste que des clichés : « l’étirement du plan ou le décadrage voyant » comme marque d’auteur en manque d’attention, combien de fois faudra-t-il relever l’insignifiance de cette idée d’un conformisme d’auteur lorsqu’elle n’est pas associée à des œuvres précises?

On aura compris que j’aime la précision : j’utilise ici un texte de Privet pour présenter un exemple qui m’apparaît éloquent du phénomène que je décris, illustrant une certaine dérive de la critique. Je ne veux pas me contenter de parler de la critique en général, j’ai besoin de m’appuyer sur un texte précis pour créer un dialogue, entre mon texte et celui de Privet (je n’ai rien contre lui en particulier, même que je lui suis redevable d’une partie de ma cinéphilie, je le lisais fidèlement du temps qu’il écrivait au Voir), pour que le lecteur puisse poursuivre ce dialogue entre ces deux textes et sa propre perception de ceux-ci. Il me semble que c’est le moyen le plus sûr de dépasser les superficialités dangereuses, du type de ce conformisme d’auteur. D’ailleurs, Privet vante le style tout en nuance de Pilote, laissant la place à l’intelligence du spectateur, mais sa propre Lettre est tout à l’opposé, elle martèle des clichés sans nuance, ne laissant aucun espace au spectateur puisqu’il n’y a aucune possibilité de dialogue dans un texte axé sur des spéculations, ne dépassant jamais les formules creuses, désignant un cinéma honni mais jamais identifié. En fait, Privet dialogue avec lui-même, naviguant entre sa perception du Vendeur et sa perception des nominations au Jutra, un solipsisme rendu possible par le mutisme de ce gala.

Le Vendeur

Il est vrai que cette Lettre à Sébastien Pilote n’est pas à proprement parler de la critique, c’est un texte d’opinion, plus près d’une déclaration d’amour à un cinéaste, l’expression d’une déception personnelle, alors j’exagère un peu en y cherchant des « arguments » ou un véritable jugement esthétique. Pourtant, ce type de texte pullule en ce temps-ci de l’année, comme si ces galas, au lieu de nourrir une discussion intelligente sur l’état du cinéma contemporain, ne faisaient que révéler la vacuité de cette discussion (et peut-être, par ricochet, des films eux-mêmes), en faisant ressortir les jalousies et les haines parfois quasi personnelles (quoique je ne crois pas qu’il y a de cela ici), révélant crûment tous ces tics et formules toutes faites utilisées régulièrement par la critique (qu’ironiquement, Privet a bien identifié cette semaine dans son Petit guide de survie aux RVCQ)  Pourquoi Privet ne dit pas tout simplement en quoi Le Vendeur mériterait une nomination plutôt que de spéculer inutilement sur pourquoi il n’en a pas récolté? On pourrait continuer la liste des faux arguments qu’il utilise : il accuse la critique de se tromper de façon révoltante, mais comme je le disais plus haut, personne ne peut se tromper puisqu’une œuvre d’art n’a pas de valeur objective (et qu’est-ce que ça veut dire de toute façon, une critique qui se trompe? on sait bien qu’elle se trompe seulement lorsque nous ne sommes pas d’accord avec elle, et nous tombons dans un paradoxe digne de ce Grec qui disait que tous les Grecs sont des menteurs lorsqu’un tel reproche est énoncé par un membre de cette même critique); il dit préférer la reconnaissance du public à celui de la critique, même si ce public se « trompe » souvent de manière enrageante, ce qui ressemble étrangement à une définition d’un amour aveugle, et aussi sincère soit-il, on se demande alors pourquoi cet amour vaudrait mieux que celui d’une critique qu’il dit tout autant aveugle (la réponse est simple : Le Vendeur est un film aux valeurs « communautaires », alors il est important de montrer que la communauté l’a compris, ce qui expliquerait aussi pourquoi ces films montrant des « banlieues désertes » ne fonctionnent pas au box-office); et il utilise l’odieuse expression « cinéma d’auteur populaire », ce dont j’ai assez parlé dans le passé pour me permettre de m’en exempter aujourd’hui.

Les Jutra ne me disent pas pourquoi je devrais aimer Le Vendeur, une tâche qui de toute façon ne leur revient pas, ce serait aux commentateurs de s’y appliquer, mais très peu le font (on sait bien que parler d’un film de 2011 en 2012, ça ne se fait pas, c’est trop daté). On lit souvent que les festivals et les galas dressent un portrait de l’année cinéma, sous forme prospective pour des événements comme Cannes ou rétrospective pour les remises de prix de fin d’année, mais en réalité ces sélections ne disent rien de plus que ce qu’on veut bien leur faire dire (c’est une évidence, mais rares sont ceux qui réussissent à faire parler un festival). Malheureusement, ces nombreuses Lettre à Sébastien Pilote ne sont que des textes vides parlant d’un événement vide, écorchant souvent au passage la critique sans qu’on ne comprenne vraiment pourquoi puisqu’elle n’a rien à voir avec ces événements (on pourrait remarquer que c’est à la mode pour un critique de critiquer la critique (ironie autoréférentielle volontaire)), alors il ne reste que ce bruit, des déclarations peut-être passionnées, oui, amoureuses ou haineuses, mais ne nous informant que des goûts personnels de l’auteur, laissant en pan ce pauvre cinéma, que l’on a bien hâte de retrouver au mois de mars, après, évidemment, le dévoilement des gagnants et l’enflure finale, avant qu’il ne disparaisse à nouveau au printemps avec Cannes, pour réapparaître brièvement avant Toronto, pour se dissimuler à nouveau et ensuite…

Laisser un commentaire

2009 © SÉQUENCES - La revue de cinéma