20 février 2010 / Aucun commentaire
L’impossibilité d’être
— Jean-Philippe Desrochers
Après le succès critique de son premier film, Red Road (2006), la cinéaste britannique Andrea Arnold revient avec un deuxième long métrage, Fish Tank, qui s’est vu décerner le Prix du jury à Cannes en 2009. La courte filmographie de la cinéaste est marquée jusqu’à présent par une dureté de propos, une approche réaliste et un univers peuplé de femmes fortes qui s’extirpent tant bien que mal de la noirceur pour s’avancer vers une lumière possiblement rédemptrice.

Sur le plan formel, on note déjà une manière de filmer propre à la cinéaste. Dans ses deux longs métrages, Arnold cadre souvent le protagoniste de dos et l’éclaire à contre-jour. Prônant le réalisme, Arnold a également recours à la caméra épaule pour suivre les déplacements de ses personnages et refuse l’utilisation de musique extradiégétique. En outre, l’approche d’Arnold n’est pas sans évoquer le cinéma social ancré dans le réel de Larry Clark ou de Ken Loach.
Si Red Road relatait l’histoire singulière de la vengeance d’une mère endeuillée, Fish Tank se veut plutôt une sorte de parcours initiatique tortueux pour Mia, adolescente rebelle qui habite un quartier modeste de l’Essex avec sa mère et sa sœur. L’arrivée surprise du charmant Connor dans leur vie sera source de bouleversement. Personnage mystérieux et ambigu, Connor, qui fréquente la mère de la jeune femme, incarne à la fois une figure paternelle et un objet de désir pour Mia. La complexité du personnage est rendue avec force et subtilité par Michael Fassbender (mémorable dans Hunger de Steve McQueen), dont la voix calme et le ton posé siéent parfaitement au rôle. Arnold joue très tôt sur l’ambiguïté de la relation naissante entre Mia et Connor, notamment lors de la scène baignée d’une lumière rouge où l’homme, sans arrière-pensée, retire le pantalon de la jeune femme qu’il croit endormie. Il en est de même lorsqu’Arnold ralentit l’instant où Connor porte Mia, blessée au pied, sur son dos.
Le format d’écran (1.33 :1) privilégié par la cinéaste dans Fish Tank participe à communiquer ce sentiment d’enfermement que Mia éprouve. L’étroitesse du cadre (de l’ordre du format télévisuel plein écran, comparativement aux formats panoramiques habituellement de mise au cinéma) qui résulte d’un tel choix plonge le spectateur dans un état d’esprit semblable à celui de l’adolescente et épouse son impression d’aliénation et d’étouffement. On comprend toutefois rapidement que Mia n’est pas seulement cette adolescente en mal de vivre. Sa tentative échouée de libérer une jument vieillissante retenue dans un terrain vague est la preuve qu’elle est à la recherche (peut-être inconsciente) d’un ailleurs salutaire. Sa façon d’approcher l’animal révèle une tendresse insoupçonnée jusque-là chez l’adolescente et fait la preuve qu’il y a une trace d’humanité qui sommeille en elle.
Les écrans de télé revêtaient une grande importance dans le déroulement de l’intrigue de Red Road. Dans Fish Tank, les écrans que regardent Mia et sa famille présentent des images qui valorisent tout ce qui leur échappe : l’argent, le confort et la célébrité. Idem pour le vidéoclip de hip-hop que visionne Mia, dans lequel une valorisation du matérialisme et de la consommation peut être perçue. Il y a donc critique implicite de ces valeurs et de ce mode de vie « idéalisé » de la part de la cinéaste. La présence de la caméra vidéo a aussi une importance sur le plan narratif puisque celle-ci agit à titre de révélateur. C’est grâce aux premières images que Mia tourne de Connor qu’elle voit naître chez elle une certaine attirance pour l’homme. Plus tard, c’est grâce à cette même caméra vidéo qu’elle découvre ce que Connor dissimulait à sa mère et à elle.
Tout au long du film, Mia cherche en vain son salut dans la danse. Après une série de déceptions, c’est la fuite en voiture qui s’impose à elle comme seule solution pour sortir de son carcan. Le choix audacieux d’une actrice non professionnelle pour incarner Mia (Katie Jarvis, qui est de presque toutes les scènes) s’est avéré bénéfique. La jeune femme offre une performance des plus énergiques et insuffle une bonne dose de réalisme au film.
Si le scénario de Fish Tank déploie peut-être trop de rebondissements prévisibles dans le dernier tiers, l’intérêt du film se situe surtout dans le traitement et la mise en scène d’Arnold. Avec son deuxième long métrage, la cinéaste prouve hors de tout doute qu’elle sait, d’une part, traduire en images le spleen associé à la solitude et, d’autre part, mettre en scène des situations aux émotions fort complexes de manière juste et convaincante.
— Grande-Bretagne 2009, 124 minutes — Réal. : Andrea Arnold — Scén. : Andrea Arnold — Int. : Katie Jarvis, Michael Fassbender, Kierston Wareing, Rebecca Griffiths, Harry Treadaway, Sydney Mary Nash — Dist. : Métropole.
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