27 janvier 2010 / Aucun commentaire
Cinéma charitable
Avec La Donation, Bernard Émond met un point final à sa trilogie pseudo-théologale, une sorte de Sainte Trinité de la poésie du réel dont ce troisième opus serait l’élément central.
— Jérôme Delgado
On ne remplace pas facilement le vieillissant docteur Rainville, avec ses trente années de loyauté à Normétal, localité minière d’Abitibi en déclin. C’est pourtant à ce défi que répond une urgentologue de Montréal en crise avec elle-même et avec sa profession. Loin de ses repères, elle est confrontée à une réalité, peut-être plus dure, qui la mènera à explorer le côté charitable de son âme.
La manière épurée, les dialogues mesurés, les grands silences, la caméra lente et ce regard vers l’horizon, vers un ailleurs salutaire (personnages de dos, les yeux rivés sur une grande fenêtre) : La Donation, troisième et dernier pan de la trilogie de Bernard Émond inspirée des vertus théologales, poursuit sur le même ton la quête humaniste du cinéaste. Si l’impression de la suite est palpable (revoici Jeanne Dion, la troublante urgentologue de La Neuvaine incarnée par Élise Guilbaut), La Donation est une œuvre autonome, loin de la redite.
Après la foi (La Neuvaine, 2005) et l’espérance (Contre toute espérance, 2007), Émond s’attaque à la charité, la plus grande des vertus, dit-on. Les références religieuses subsistent (une homélie ici, une religieuse là, voire ces nombreux plans vers le ciel) et les cordes de la musique minimaliste de Robert Marcel Lepage appellent encore, avec doigté, la spiritualité. Malgré tout, la charité, véhiculée dans La Donation par des médecins, devient une valeur pragmatique, terre-à-terre.
La maladie, la souffrance et l’inéluctable Faucheuse servent de toile de fond, dans toute la triade, à cette opposition entre religion et science, âme et raison. Toutes proportions gardées, Émond, comme Kieslowski dans son Décalogue inspiré des dix commandements, offre une relecture des préceptes sacrés. Sans tomber dans la morale, ni dans le lavage de cerveau, bien au contraire, ce cinéma place la métaphysique dans la sphère de l’agnosticisme. C’est la force de la poésie.
Grands espaces, villages esseulés, région appauvrie, c’est vers ce ciel de clichés qu’accourt la docteure Dion. On pourrait croire qu’elle est encore mal en point, qu’une nouvelle fois, elle tente de fuir la réalité. Taciturne, pour ne pas dire muette, visage sombre et raidi, elle porte la mélancolie comme une deuxième peau. Si elle n’est plus suicidaire comme dans La Neuvaine, où elle fuyait vers Charlevoix, le constat de l’échec professionnel, son impression d’être insensible à la souffrance des malades, ombrage toujours son existence.
En dépit des étiquettes péjoratives, l’Abitibi surgit comme le lieu de la réconciliation, ou, du moins, comme celui des premiers pas vers la sérénité. Loin des centres urbains, Normétal est l’antithèse du tumulte, du chaos des civilisations. Elle offre la paix, intérieure, celle que cherche la docteure montréalaise. Dans cette localité de 1000 âmes, sa pratique prend sa forme la plus humaine. Seule médecin de famille, Jeanne Dion n’a plus seulement le choix d’être près des gens, elle devient l’une des leurs. Du moins, elle en a la possibilité.

« Allez dans le bois, lui propose le boulanger local, c’est ce qui est beau ici. » Pour l’urbaine urgentologue, c’est comme si son salut passait par tout ce qui lui était contraire, tout ce qui s’opposait à la réalité qu’elle avait connue jusque-là. Le clivage nature/urbanité, facile et cliché dans bien des cas, prend ici une autre dimension. C’est la manière Émond, nuancée, presque chuchotée. L’invitation à faire, d’une certaine façon, table rase du passé apparaît comme une option naturelle, sensée et sensuelle. Les paroles sont écrites et dites avec affection.
Ces couleurs affectives, et intimes, ne sont pas étrangères au choix du cinéaste de ne jamais, ou presque jamais, filmer des scènes à multiples personnages. On est loin du désordre et de la violence de La Femme qui boit (on discute à plusieurs autour d’une table). Dans La Donation, les voix off, les monologues et les silences abondent. Et quand dialogue il y a, ça ne se passe qu’en tête-à-tête.
Issu du documentaire, venu à la fiction il n’y a même pas dix ans (La Femme qui boit, 2001, déjà avec Élise Guilbault), Bernard Émond ne renie pas ses origines artistiques. Celui qui dit d’abord être attiré par un lieu, d’où il tire ensuite un récit — il réalise, peut-on avancer, des œuvres in situ —, travaille comme un observateur, qui livre un témoignage sur une réalité donnée. Le commentaire social accompagne ses films, l’exploitation ouvrière dans Contre toute espérance, les failles du système de santé dans La Donation.
Des trois volets de la trilogie, La Donation est le plus fidèle au genre documentaire. Le plus honnête, filmé au présent, sans les flashes-back et autres allers-retours temporels. La plupart des rôles secondaires, les patients, sont tenus par des non-professionnels, ce qui ajoute à l’authenticité de cette communauté, à la véracité de ses malaises. Des petits bobos, métaphores aux problèmes plus graves d’une région éloignée : chômage, population vieillissante majoritaire, accès limité aux services de base. Des bobos sans importance, vus de Montréal.
Élise Guilbaut, une nouvelle fois juste et émouvante, et Jacques Godin, dans la peau du vieillissant, mais sage Dr. Rainville, donnent au film plus que crédibilité et sérieux. Leurs traits tirés, presque abîmés, les éloignent de cette image publique parfaite des vedettes. On ne peut dire que l’effet cinéma, maquillages et/ou trucages, agit sur leurs visages. Ou du moins, comme tout le reste chez Bernard Émond, cet effet est parfaitement dosé, une sorte de touche minimaliste. Guilbault et Godin apparaissent tels qu’ils sont, dans leur état naturel. Ça explique la réussite de l’ensemble, sa cohérence.
— Canada [Québec], 2009, 96 minutes — Réal. : Bernard Émond — Scén. : Bernard Émond — Int. : Élise Guilbault, Jacques Godin, Éric Hoziel, Françoise Graton, Angèle Coutu — Dist. : Séville.
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