Critiques

Coffrets Pierre Perrault

26 janvier 2010 / Aucun commentaire

Une œuvre magistrale à redécouvrir

Pierre Pageau

L’Office national du film du Canada nous offre deux nouveaux coffrets des films de Pierre Perrault : La Quête de l’identité collective et Le Cycle abitibien. Ces nouvelles compilations s’ajoutent à celle de La Trilogie de l’Île aux Coudres (édition numérique de 2007). Ces coffrets contiennent chacun trois documents, un DVD pour les films visés, un second pour des suppléments, et un troisième qui est un cahier qui contient des textes. Deux autres coffrets restent à venir cet automne et alors nous aurons l’intégral de l’œuvre de Perrault. Ils s’inscrivent tous dans la collection Mémoire de l’ONF. Avec ces deux nouveaux coffrets, le caractère immense, déraisonnable, de la vision de Perrault est visible plus que jamais. Il y a 18 films et une vingtaine de suppléments.

La Trilogie de l’Île aux Coudres contenait les trois premiers films et probablement les plus importants de l’œuvre de Perrault : Pour la suite du monde (1963), Le Règne du jour (1967) et Les Voitures d’eau (1968). Pour la suite du monde, en particulier, demeure un film-clé du cinéma québécois en général, de l’aventure du cinéma direct en particulier. Tout en ne s’intéressant qu’à un petit groupe d’insulaires, Perrault a atteint une renommée universelle. Son regard, connu et reconnu par ce film, apparaît pour ce qu’il est : unique, anthropologique et poétique. Lorsque j’ai vu Pour la suite du monde la première fois, le jeune adolescent encore peu cinéphile que j’étais n’a pas vraiment apprécié l’œuvre. J’ai été très impressionné par le travail de caméra de Michel Brault, mais le sujet me semblait peu pertinent ou intéressant. Plus tard, j’ai revu le film, alors que j’avais une meilleure compréhension du contexte et de l’œuvre de Perrault. J’ai alors bien saisi la dimension symbolique de ce film, en particulier dans le contexte de la Révolution tranquille et de ses changements importants. Perrault se questionne sur ce qu’il faut conserver du passé tout en ayant à l’esprit qu’il faut accompagner et prolonger le changement. Le marsouin symbolise tout ceci : le passé et l’avenir. Et l’Île aux Coudres est bien un microcosme de la société québécoise, du Pays, qui vit ces changements.

Le coffret La Quête de l’identité collective contient deux films qui prolongent la trilogie de l’Île aux Coudres : Un pays sans bon sens ! (1970), et L’Acadie, l’Acadie ?!? (coréalisé avec Michel Brault, 1971). Ces films témoignent probablement mieux que tous les autres de cette démarche fondamentale de Perrault, celle d’un nationaliste qui n’a cessé de se questionner sur son pays. Et de rêver, comme de nombreux intellectuels nationalistes de la Révolution tranquille, d’une conquête « symbolique » du pays du Québec. Perrault, avocat de formation, a toujours eu cette « cause » à défendre, celle de son engagement tenace, politique et poétique, envers son pays. Un pays sans bon sens ! est une œuvre de montage exceptionnelle et ce travail esthétique questionne le passé historique des « souris » : les « Canadiens français catholiques ». Ils font partie d’un « album de famille », mais ils sont incapables de le savoir vraiment. Perrault retrouve une cause qui l’anime : nous redonner une mémoire collective pour qu’on puisse mieux comprendre que nous avons une « suite du monde » possible pour nous. Ce coffret nous donne l’occasion de voir deux autres films très importants pour comprendre l’œuvre de Perrault, mais que presque personne n’a vus : L’Oumigmag ou l’objectif documentaire (1993) et Cornouailles (1994), films consacrés au bœuf musqué du Grand Nord. Perrault poursuit toujours plus loin sa quête des mythes fondateurs.

Un pays sans bon sens!

Il a aussi poursuivi cette quête en Abitibi. Le coffret Le Cycle abitibien présente Un Royaume vous attend; Le Retour à la terre; C’était un Québécois en Bretagne et Gens d’Abitibi. Dans Gens d’Abitibi, la caméra de Bernard Gosselin suit Hauris Lalancette lors de la campagne électorale de 1973, alors que celui-ci se présente pour le Parti québécois. Il va donc défendre la thèse de la Souveraineté-Association. Lalancette a un langage coloré, clair et direct, comme Alexis, et les deux sont des entêtés qui rêvent d’un royaume. Ce faisant Perrault renoue avec les constats et le questionnement de l’Abbé Proulx (En Pays neufs) et de Mgr Félix-Antoine Savard (L’Abatis). Le coffret Le Cycle abitibien nous permet de voir, et je peux presque dire «enfin !», Gens d’Abitibi (1980). Ce film a été littéralement censuré par l’ONF au moment de sa sortie parce que trop nationaliste : l’ONF ne permet qu’une sortie dans le réseau communautaire et remet une sortie commerciale après le Référendum.

Perrault avait aussi été l’objet de formes de « censure » avec Un pays sans bon sens et L’Acadie, l’Acadie ?!?. Perrault vit une contradiction permanente : celle d’un cinéaste nationaliste, pour ne pas dire souverainiste, qui travaille pour un organisme fédéral. Perrault a pu trouver un cadre de production unique, que probablement aucune compagnie privée n’aurait pu lui donner. D’un autre côté, l’ONF peut s’enorgueillir d’abriter un cinéaste de réputation mondiale, en lui offrant une liberté de réalisation exceptionnelle. Perrault sera un des rares cinéastes à vouloir maintenir le style du cinéma direct, alors que ses ex-collègues de l’ONF se sont tournés vers la fiction, un genre que Perrault récuse. Au début de sa carrière, il se vante même de détester le mot « fiction »; Perrault a toujours considéré qu’il ne faisait pas du « cinéma ». Poète d’une parole drue et directe, Pierre Perrault serait alors notre Gaston Miron du cinéma.

EXTRAS : Ces rééditions numériques sont particulièrement riches en suppléments, dont un bon nombre sont en fait des inédits. Un inédit particulièrement original est constitué des commentaires faits par Perrault et Bernard Gosselin sur le défilé de la Saint-Jean de 1969 (télé de Radio-Canada). Les cahiers de textes font au moins 100 pages chacun. Il est malheureux que la très grande majorité de photos dans ces cahiers soient mal reproduites; il faut attribuer ce problème à la politique de l’ONF d’utiliser du papier recyclé pour ses publications. Je vous recommande alors de vous rabattre sur la « Galerie de photos » de Martin Leclerc (qui se trouvera cependant dans le coffret 4 : L’Homme et la nature).

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