17 septembre 2009 / Aucun commentaire
Quentin, le souverain
— Sami Gnaba
On est définitivement devant un projet fait dans un enthousiasme et une fougue cinéphilique absolus. Volubile, hyper-référentiel et éclaté, Inglourious Basterds dessine à grands traits la cartographie d’un cinéma postmoderne enflammant. Coutume, direz-vous, chez cet artiste décomplexé et bâtard intransigeant du cinéma américain! Après plus de dix ans de gestation et un passage à Cannes très attendu, Inglourious nous arrive enfin, renouant avec l’un des thèmes chers à son auteur, la vengeance. Cependant, la vengeance opère ici un peu différemment, puisqu’elle s’y accomplit cette fois par l’entremise du cinéma. Et de la pellicule comme arme de combat!

La vengeance par l'entremise du cinéma
En dépit de son ingéniosité foisonnante, il nous semble toutefois trop tôt pour clamer au chef d’œuvre, même si sous le couvert de la feinte le réalisateur américain voudrait nous le faire croire – dans le tout dernier plan du film, Brad Pitt, gravant la croix gammée sur le front d’un nazi, aura cette phrase en guise de conclusion: I think this could be my masterpiece. Premier degré ou non, on s’en fout. Et c’est bien là toute la magie du cinéma tarantinien, baveux, courageux et d’une grande intelligence cinématographique (fi de tout académisme, rejetant l’américanisation standard en employant des acteurs des plus divers, polyglottes même; autrichiens, américains, anglais, français, allemands). Le génie de Tarantino se caractérise par son aptitude illimitée à puiser dans le genre en le subvertissant, en le traitant même en sous-genre s’il le faut (western-spaghetti, réalisme poétique, film de guerre, propagande, tant de cinécritures dissemblables qui se superposent ici). Un amalgame époustouflant à travers lequel le réalisateur se réapproprie les formes pour mieux les (dé)tourner à son profit, comme en faisait foi le dyptique Kill Bill.
Ses ressources sont quant à elles infinies; la musique anachronique de David Bowie ou de celle d’Ennio Morricone, la citation, la surenchère jouissive du verbe (Tarantino serait-il le nouveau Allen?) comme l’attestent les nombreuse séquences de bavardage, filmées magistralement en espace clos et sans aucune redondance visuelle… Ou encore, faire d’une espionne une actrice allemande et, inversement, d’un critique de cinéma un espion. Là, son matériel il ira le puiser dans l’Histoire (Graham Greene pour les curieux). Et c’est principalement là que la nouveauté se trouve. Tarantino se place au carrefour de l’Histoire et décide tout bonnement de la réécrire.
Avec le recul, on comprend plus l’accueil plutôt mitigé que le film a reçu à sa présentation cannoise. L’holocauste, le grand sujet sensible! On se rappellera fort certainement de la polémique entourant le Schindler’s List de Spielberg au début des années 90. On semblerait presque les entendre chuchoter en chœur comment ose-t-il? À sa manière, et très frontalement, l’auteur de Pulp Fiction a brisé le pacte Histoire-cinéma. En réécrivant les dernières heures d’Hitler et de Goebbels, dans l’espace circonscrit de la fiction, Tarantino a transgressé l’Histoire certes, mais a aussi démontré très nettement son indéniable habileté de subversion en la désofficialisant. Par la fiction la plus gore, il est parvenu à transcender les moments-limites de l’Histoire (ceci c’est pour la revanche des juifs, annonce Shosanna, mettant en feu son propre cinéma) et montrer, par le fait même, dans une inventivité certaine, l’irréalisable jusque-là. Comme quoi, la caméra de Tarantino n’est pas seulement une machine à filmer, elle est aussi pour tuer.
Finalement, même si l’auteur américain réussit son pari et que son film garde magistralement le cap – entre le trash et la cinéphilie – on ne sait pour l’instant quoi penser quant au traitement qui lui sera réservé tant par le public que par les historiens. Quant à nous (et tous les tarantinophiles), on est en droit de déceler dans cette réussite tous les signes apparents d’une liberté souveraine. Une liberté artistique, faut-il vraiment le souligner, de plus en plus tarie dans le paysage. À suivre donc.
■ LE COMMANDO DES BÂTARDS – États-Unis / Allemagne 2009, 153 minutes – Réal. : Quentin Tarantino – Scén. : Quentin Tarantino – Int. : Brad Pitt, Mélanie Laurent, Christoph Waltz, Eli Roth, Diane Kruger, Michael Fassbender – Dist. : Alliance.
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