3 août 2009 / Aucun commentaire
La symphonie de Back
- Ismaël Houdassine
Il y a Frédéric Back, l’illustrateur, Frédéric Back, le peintre, Frédéric Back, le dessinateur. Mais il y a aussi Frédéric Back, le cinéaste. Au cours de sa carrière filmique, l’homme aura réalisé de nombreux longs et courts métrages, autant de chefs-d’œuvre de l’animation. L’itinéraire du virtuose de l’image est foisonnant. Retour sur la vie d’un grand artiste engagé.

Frédéric Back
Quartier Outremont, Montréal. La petite maison est là, le génie à l’intérieur. Frédéric Back vient ouvrir la porte avec derrière lui son chien qui traîne un peu de la patte. L’artiste s’excuse tout en vous priant de rentrer, « je dois aller chercher les clés », dit-il d’une voix fragile. Derrière les murs, on jurerait entendre le timbre d’un enfant. Revoilà Frédéric Back, une canne pour le soutenir dans une main et de l’autre le trousseau de clés qui mène à l’atelier, en haut, au deuxième étage.
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Frédéric Back n’est pas un enfant. Aujourd’hui âgé de 85 ans, l’artiste vous observe pourtant avec ce genre de regard brillant qui ne ment pas. Si l’on plonge dans cette fenêtre de l’âme, on se rend vite compte que Frédéric Back n’a sans doute jamais changé. On voit l’expérience, certes, les années qui passent et prennent de votre santé d’accord, mais, au fond, l’enfance épargnée, l’éternelle jeunesse.
Frédéric Back se souvient. Il est né près de Sarrebrück, territoire allemand rattaché 15 ans à la France. Sa famille part s’installer en 1926 à Strasbourg en Alsace-Lorraine. Plus tard, direction Paris. Le jeune Frédéric est fasciné par les fanfares bruyantes, les défilés militaires colorés, sans réellement prendre conscience que ces grands rassemblements préparent la prochaine guerre. « J’ai le souvenir de ces chevaux que l’on maltraitait, cela me révoltait », raconte-t-il pour Séquences. Les injustices le frappent et le marquent pour le restant de sa vie. Afin de résister à cette laideur du monde, il ne cessera d’observer, de rendre compte par ses dessins de la beauté de la terre sans jamais détourner les yeux. La nature et son incroyable richesse, qu’elle soit humaine ou animale, le fascinent.
Écouter Frédéric Back vous retracer les moments marquants de son existence, c’est prendre un ticket pour l’histoire. Les années de disette d’avant la Seconde Guerre mondiale. La montée du nazisme et de l’antisémitisme. Le conflit et la Libération. Tant de témoignages émouvants, poignants. Mais le passé de Frédéric Back est loin de se limiter aux drames du siècle dernier. L’Histoire avec un grand « H » peut nous informer du contexte, mais ne nous dit rien sur Back. Pour approcher sa sensibilité et connaître ses influences, il faut écouter tout le reste, y compris les silences. Tout ce qui n’est pas écrit dans les récits historiques.
Une mère qui le pousse à réaliser ses rêves, un père renfrogné à l’idée de voir son fils devenir un artiste : bourgeoisie contre bohème. C’est peut-être là que tout commence. « Ma mère avait une voix formidable. Elle aurait pu devenir une chanteuse professionnelle, mais la vie en fait en sorte du contraire. Je pense qu’en m’encourageant à exprimer mes qualités artistiques et en préservant scrupuleusement tous mes dessins, c’était sa manière à elle de se pardonner aussi », se souvient Frédéric Back. Les animaux, les hommes et les femmes au travail, les paysages parcourus à pied ou à vélo, seront les occasions de sortir feuilles et crayons pour dessiner sans relâche, « des purs moments de bonheur ».
Les visites de tante Ursula, grande artiste accomplie dans le milieu de l’opéra berlinois, permettent au créateur d’avoir un second appui. Elle l’emmène au Louvre et lui fait découvrir les impressionnistes. D’Allemagne, elle lui envoie quelquefois des livres illustrés, des crayons, des gravures. Ensuite plus rien. Il ne reverra plus tante Ursula, disparue dans les ruines de Berlin, emportée par le tétanos. La mère prendra la relève : inscription dans une école qui prépare les élèves à l’entrée de l’École d’Estienne où il sera reçu. Il y apprendra la lithographie, technique artistique exigeante et formatrice.
Les cours à l’École des beaux-arts de Rennes permettent à Frédéric Back de s’évader du quotidien de la guerre. À 17 ans, la rencontre avec l’artiste légendaire Mathurin Méheut est une révélation. Dans son esquisse de mémoire, Une autobiographie de Frédéric Back, il écrit : « Sans se faire annoncer arrive un petit homme vêtu d’un chapeau et d’une redingote grise. Il bavarde avec le premier élève au bout de la longue table. Il dessine et peint, puis il passe au suivant et procède de même. C’est Méheut! Il arrive à moi finalement, regarde mon vitrail dédié à St Malo, laborieusement bardé de plomb, assez sinistre. Il m’explique que la technique ne doit pas avoir la priorité dans un projet et du même coup, il saisit mon pinceau, fait chanter la lumière et les couleurs, auréole St Malo de rayons étincelants. C’est un miracle! Je suis éberlué… puis il me demande d’où je viens et m’encourage à travailler fort, avec confiance. »
La suite, c’est la vie et sa folle accélération. Il quitte la France pour le Québec. Rencontre sa correspondante, Guylaine Paquet, dont il tombe amoureux. Quelques jours après leur rencontre, il la demande en mariage. Elle hésite, puis dit oui.
Frédéric Back a conservé de sa vieille Europe un sentiment d’urgence. Tout va vite. Il dessine toujours et plus encore. Peindre les artisans, les métiers, les villages. Il a la désagréable impression que tout cet héritage va disparaître et qu’il ne restera bientôt plus rien pour témoigner, sauf les dessins, uniques remparts contre l’oubli. « Regardez autour de vous, dit- il en pointant la Métropole derrière les vitres, quand je suis arrivé ici, il n’y avait que des champs et des arbres. Aujourd’hui, on est en plein centre ville! »
Il avait vu juste, le bougre. Sur les murs de son atelier sont accrochées des reproductions de certaines de ses œuvres. Croquis au fusain, à l’aquarelle qui montrent un Montréal qui n’existe plus. Seules la montagne et le fleuve sont reconnaissables et semblent immuables, du moins en apparence. « Le Saint-Laurent est pollué et les espaces verts s’amenuisent toujours un peu plus chaque jour », rétorque Frédéric Back qui voit dans les transformations de la société, la destruction de notre nature.

Une scène du film Crac!
Frédéric Back n’est pas un idéologue. Il craint les idéologies. Il a vu en France de quoi elles peuvent être capables. Mais il n’est pas insensible à la cruauté, aux inégalités, à la dégradation. Oui, il aimerait changer le monde, ou du moins le préserver. Il voudrait rendre les humains plus responsables. Leur faire comprendre que, dans cette aventure insensée qui veut qu’on s’enrichisse sur le dos des plus démunis, qu’on considère les ressources naturelles comme de vulgaires produits de consommation, « on va tout droit au-devant de graves catastrophes ».
Malgré un brin de pessimisme qui l’envahit lorsqu’il s’agit de parler des actions humaines, il ne renonce pas. Il reconnait le pouvoir de son art. Ses armes sont ses œuvres. La cible : la conscience du public. Réveiller les consciences, voilà donc l’objectif de Frédéric Back. « Dès mon arrivée, les Québécois m’ont fait confiance. Ils m’ont donné un emploi – professeur à l’École des beaux-arts de Montréal et à l’École du meuble – que je n’aurais jamais espéré pratiquer en France. Les rapports sont francs, les esprits ouverts. À mon tour, je fais confiance à l’écoute des Québécois en ce qui concerne les questions environnementales », affirme-t-il.
Retour en 1952. Frédéric Back entre à Radio-Canada. C’est le début de la télévision. On est loin de la tour de Babel qui s’érige présentement près du Vieux Montréal. Au début, une centaine d’employés tout au plus travaillait pour la chaine publique. Comme pour Internet aujourd’hui, la télévision annonce très rapidement son incroyable vitalité. On a besoin de personnel pour tout et n’importe quoi. Frédéric Back y débute comme titreur.
Toutefois, on constate assez rapidement ses talents de dessinateur. Il est alors affecté à l’illustration, viennent les décors. La production de travail est énorme. « Pour faire bouger nos personnages, il fallait beaucoup d’imagination. Nous n’avions pas le temps de faire des dessins animés, alors on trouvait des procédés pour feindre les mouvements », explique-t-il. Frédéric Back retire d’une grande chemise, un dessin original qui illustre le conte du Vilain petit canard. Des languettes sont disposées aux quatre coins de la feuille. « Si je tire celle-ci les yeux du petit canard bougent, et là se sont ses ailes ». Certaines des languettes ne fonctionnent plus, « mais à l’époque, elles m’ont bien rendu service », se souvient Back.
Le destin ainsi mis en branle mènera invariablement l’artiste au cinéma d’animation. Son éducation artistique et toute l’expérience acquise, en tant qu’illustrateur, décorateur et dessinateur, lui permette d’appréhender cette nouvelle technique sans trop de difficulté. « Je travaillais comme un fou, mais j’en retirais tellement de plaisir que je n’ai pas vu les années passées », précise-t-il. Frédéric Back devient Frédéric Back, le grand animateur québécois. Avec deux œuvres oscarisées : le poétique Crac! (1982) et le magnifique L’Homme qui plantait des arbres (1987), Back devient mondialement connu et ses films d’animation (Abracadabra, Le Fleuve aux grandes eaux, Tout-rien…) voyagent à travers la planète, récoltant prix et distinctions.
Malgré tout, durant sa carrière, l’artiste se tiendra loin des flashs et des paillettes. Les voyagent autour du monde en quête de reconnaissance artistique ne siéent nullement à sa personnalité. L’homme est timide. Les rétrospectives et les hommages continuent cependant d’affluer. Le Japon, les États-Unis, l’Allemagne, la France : on le demande un peu partout. « Ma femme a eu il y a quelques mois un arrêt cardiovasculaire. Elle est encore à l’hôpital », rappelle-t-il tristement. Il n’a d’ailleurs jamais été question de partir sans elle, sa compagne pour la vie. Néanmoins, il n’hésite pas à s’exprimer pour les causes qui lui sont chères donnant de son temps à ceux qui veulent écouter.
Après l’entrevue, Frédéric Back tient à raccompagner son invité. Son chien derrière lui traîne toujours un peu de la patte. Et puis, pendant qu’il vous sert la main en vous remerciant d’être passé le voir, il vous observe attentivement et il ajoute, « c’est important de continuer et ne jamais abandonner les combats auxquels on croit ». L’enfance épargnée s’exprime ainsi.
2009 © SÉQUENCES - La revue de cinéma