31 août 2009 / Aucun commentaire
L’enfance de l’art
— Élie Castiel
Le récit autobiographique est la mise en forme de souvenirs. Il recouvre des aspects comme le journal intime, la correspondance, les mémoires. Autant de façons de raconter sa vie, par bribe de souvenirs, d’images souvent idéalisées. Mais plus que tout, l’autobiographie entretient un rapport complexe et parfois nébuleux avec la réalité, car l’auteur, et dans ce cas-ci, le réalisateur, relate les faits vécus mais avec un regard rétrospectif.

Le jeune acteur Jean-Carl Boucher dans la peau de Ricardo
Peut-on ainsi supposer qu’il suffit de se souvenir pour filmer un récit autobiographique ? La question pourrait être reformulée dans les termes suivants : le récit autobiographique peut-il compter sur le matériau brut fourni par la mémoire et le souvenir? Contrairement à la biographie, où le principal intéressé a recours à la plume d’un historien, d’un biographe ou d’un journaliste, rédigeant donc à la troisième personne, et faisant le récit d’une vie, généralement celle d’un personnage important, l’autobiographie a cette liberté de pensée et de mouvements qui lui permet non seulement de constituer mille et une propositions, mais de choisir également un moment précis.
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Dans le cas de Ricardo Trogi, il s’agit ici d’une sorte d’introspection qui lui permet de renouer avec ses origines, sa prise de conscience, son coming-of-age. Afin de ne pas effacer la mémoire, de la conjuguer au temps présent, et plus que tout, lui donner une signification, une raison d’être. Essentiellement, une autre façon de consolider le temps, de ne pas l’arrêter, de lui attribuer la place absolue qu’il mérite.
Au cinéma, selon qui est derrière la caméra, cette proposition peut provoquer des situations spontanées, réelles, se passant de détails surperplus. Dans le cas de Trogi, il règle sa mise en scène avec un sans-gêne inhabituel, un doigté minutieux tel un chirurgien de l’image et, chose rare de nos jours, une sincérité renversante. Il va même plus loin, déconstruit les formes établies de la narration, se permet de faire évoluer le récit dans des formes jouissivement digressives, accentue le propos de séquences qui sont de véritables moments d’anthologie (scènes en classe et quelques retours en arrière) et comble du bonheur, se permet, pour conclure, une petite leçon de morale que l’on savoure avec délectation. Nous entrons dans son jeu comme des enfants-spectateurs sages, prenant un plaisir fou à savourer chaque moment d’un récit à la fois drôle et attachant.
Pour la petite histoire : au printemps de 1981, les Trogi (prononcer « trôdji ») s’installent dans une nouvelle résidence, quelque part dans la banlieue de Québec. Ils ignorent cependant que la récession viendra les secouer. À 11 ans, le jeune Ricardo ignore toutes ces questions. Il est plutôt inquiet de se retrouver devant des camarades qui paraissent provenir de milieux plus aisés… et bien entendu, il est amoureux de la jeune Anne Tremblay, dont la douce indifférence oblige Ricardo à changer.
Comme nous pouvons le constater, le récit autobiographique se coule dans des formes très diverses en fonction essentiellement des intentions qui président à sa rédaction. D’où un scénario écrit en solo, ici, choix non seulement nécessaire, mais d’autant plus sensible qu’il engendre des séquences de pur bonheur. Aucun moment de répit dans cette comédie douce-amère sur l’adolescence et le rite de passage. Seul devant sa page blanche, Ricardo Trogi a inventé une panoplie de situations drôles et déchirantes (la séquence où il admet son mauvais comportement à sa mère est d’une force dramatique irréprochable), mais ne les casent pas dans des schémas bien précis, différents, distincts, alors que les choses beaucoup plus complexes se mêlent plus intimement au banal et au quotidien.
Parfois, créer (et grandir) ce n’est rien d’autre que retrouver son innocence, la joie simple de jouer, d’être spontané, de dialoguer dans tous les sens avec un plaisir à la fois espiègle et raffiné. Mais aussi se former un caractère, quitte à blesser ses proches et s’égratigner soi-même. Tout dans 1981 passe par la mise en scène. Non seulement elle s’avère inventive grâce notamment à sa liberté de mouvement, mais elle conjugue avec dextérité et franchise humour et sérieux, joie et douleur,
En quelque sorte, 1981 évoque Toto le héros de Jaco Van Dormael, œuvre cinématrographique ambitieuse qui prend sa vraie dimension et, pourquoi pas, son souffle, par l’agencement à la fois subtil et éclaté des formes et des séquences. Si le Dormael est un film qui se voit plus qu’il se raconte, celui de Trogi propose les deux variations narratifs. Image et son se conjuguent en parfaite harmonie. Comme chez Dormael, Trogi a recours à l’inconscient, se tirant à merveille de ce qui aurait pu être une impasse. Tout simplement parce qu’il laisse libre arbitre à son personnage principal, ne reculant devant rien pour imposer son point de vue.
Car il y aussi en effet des personnages, des comédiens que Trogi dirige de main de maître. Nous sommes devant des jeunes adolescents qui ont des choses importantes à dire, et à leur façon, discutent philosophiquement de la vie, sans doute sans en être conscients, s’engagent dans l’âge très prochain de la maturité avec assurance et doute, résignation et extase, regrettant l’insouciance de jours plus heureux.
Pour incarner Ricardo Trogi à 11 ans, Jean-Carl Boucher s’avère une révélation, photogénique, visage latin, enfant et adulte à la fois, jonglant avec les mots et les situations, plongeant dans la vie sans se soucier. Simplement être.
Nous sortons de 1981 rassasiés, ébahis, meilleurs, heureux d’avoir partagé un moment de vie avec un des réalisateurs québécois les plus importants de sa génération. Il s’agit d’un film qui réconcilie avec la vie sans avoir recours à des clichés mélodramatiques. Seules comptent la franchise, l’intelligence, la maturité, l’élégance, l’art de confectionner le temps à sa guise et la nette conviction de parler inconditionnellement du bonheur et de la joie d’être.
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