Critiques

The Limits of Control

22 juin 2009 / Aucun commentaire

Le médium est le message

Sami Gnaba

En cette saison d’opulentes productions formatées, le dernier Jarmusch prend les allures d’une manifestation quasi extraterrestre tant sa beauté, son étrangeté et son intelligence submergent le spectateur dans une béance exquise. Après deux films plutôt sporadiques (Coffee and Cigarettes, Broken Flowers), le toujours aussi aventureux Jarmusch nous sert probablement son œuvre la plus ambitieuse à ce jour…d’une belle brillance réflexive.

La perception positive du héros

La perception subjective du héros

Disons-le ainsi : The Limits of Control suscitera probablement des réactions animées chez les spectateurs, plus accoutumés à des ornements superflus qu’a une vraie expérience sensorielle. En guise d’introduction, on se permettra tout simplement d’affirmer que le film délimite courageusement et sans aucun détour les espaces circonscrits dictés par la fiction pour plutôt nous attirer dans une sorte de tableau filmique abstrait, n’adhérant à aucun mouvement psychologique concret ou rationnel. Une idée formulée tant dans sa forme (la perception subjective du héros modelant le décor par exemple) que dans ses récurrentes déclamations philosophiques (« reality is subjective..», ou « the universe has no center or edges..»)  Ludisme donc, effluves poétiques et une obstination artistique qui se juxtaposent parfaitement ; tels sont les traits majeurs et symptomatiques de la cartographie jarmuschienne.

Prenant son titre d’un obscur essai écrit par le père de The Naked Lunch en personne, William S. Burroughs, le dernier Jarmusch met en scène un homme solitaire, laconique, tout fraichement débarqué en Espagne, probablement un tueur à qui on a confié une mystérieuse mission. Au travers de son errance, il croise d’étranges personnages – qu’on croirait tout droit sortis de l’énigmatique The Big Sleep – avec lesquels il échange des instructions aussi indéchiffrables qu’inintelligibles dissimulées à l’intérieur de boîtes d’allumettes. Sous ses airs de polar, Limits nous convie à quelque chose de plus impressionniste, une plongée plastique prenante dans l’inconscient de ses personnages et à la logique narrative évacuée. Alors que certains de ses détracteurs pourraient l’accuser (dans une époque où le risque est refoulé et où des films comme Wolverine règnent sur les multiplex) de complaisance ou même d’une certaine frime intellectuelle, on ne peut que s’enthousiasmer, de s’enchanter même, devant l’acharnement et la ténacité de Jarmusch, deux qualités qu’arbore dignement sa récente offrande ; une œuvre contemplative secouant fermement nos habitudes spectatorielles, travaillant par bribes allusives et réflexives (les scènes de musée).

Autoproclamé – trop modestement – amateur (un amoureux de la forme, de ses propres dires), Jarmusch déploie ici, plus que dans n’importe lequel de ses autres films, une radicalité de style à la fois étrange, insondable et captivante, sacrifiant le minimalisme et le monochrome de ses aventures antérieures au profit d’une construction formelle vivifiante et du métaphysique. C’est comme s’il avait renié l’instant d’une nouvelle expérimentation ses terres cinématographiques originelles (même si on retrouve manifestement les traces de cette écriture et ce tempo fort distincts, ponctués ici par la musique de Boris et le caprice des deux espressos commandés dans deux tasses séparées par le héros) pour aller regarder aux abords d’un autre terrain encore «inconquis» par son objectif, évoquant au détour le Rivette d’antan et Antonioni, période Blow Up.

En véritable esthète (gracieuseté du toujours virtuose Christopher Doyle, directeur photo attitré de Kar-Wai), Jarmusch ajoute à son œuvre, déjà fort prisée, un autre chapitre d’une bravoure visuelle magnifique et, particulièrement, exigeant. Car, si ses talents de metteur en scène se sont toujours imposés, son dernier opus nous dévoile une autre facette de son cinéma. Un cinéma, à l’instar de celui d’Antonioni, qui cherche moins à raconter qu’à peindre son espace de l’intérieur, repoussant les limites de son spectateur et de toute évidence influencé par la symétrie plastique des œuvres d’Edward Hopper (comme ses réminiscences de sun in an empty room vers la fin, ancrée à Séville). Dense et autoréférentiel (mené à son apogée par le personnage de Tilda Swinton, arguant que les meilleurs films s’apparentent à des rêves..), Limits of Control est dilué de toute appréhension ou de réponse, moins attiré par la finesse d’un récit que par l’appropriation et la réceptivité de l’objet tel quel. Libéré des contraintes donc, le film se mue en un tableau riche en nuances, en répétitions et en complexités laissant entrevoir toute l’infinité de son énigme inhérente, de sa vivacité poétique. Au spectateur de lire entre l’image, prise en constant voilement et dévoilement de sa vérité. Tant qu’il sera disponible à s’imprégner de ce rêve permanent, résigné à ne pas se poser de questions, tout en se dérobant pas de l’anti-suspens ambiant, l’expérience, elle, sera sans prix.

Les Limites du contrôle - États-Unis 2009, 116 minutes – Réal. : Jim Jarmusch -Scén. : Jim Jarmusch – Images : Christopher Doyle – Mont. : Jay Rabinowitz – Mus. : Jay Rabinowitz – Son : Robert Hein – Dir. art. : Eugenio Caballero - Cost. : Bina Daigeler- Int. : Isaach De Bankolé (Lone Man), Oscar Jaenada (serveur), Paz De La Huerta (Nude), Tilda Swinton (Blonde), John Hurt (Guitar) – Prod. : Stacey Smith, Gretchen McGowan – Dist. : Alliance

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